Le photographe chinois mort à l’âge de 29 ans a laissé derrière lui une œuvre prolifique et charnelle. Pour la première en France, une large exposition lui est consacrée. La Maison Européenne de la Photographie (MEP) à Paris a relevé le défi de présenter pas moins de 150 clichés de cet artiste devenu déjà un mythe.


Untitled, 2016, 100 x 67 cm © Courtesy of Estate of Ren Hang and stieglitz19

Il y a quelque chose de tactile dans les photographies de Ren Hang. Sans doute est-ce parce que les doigts de ses modèles se posent un peu partout et tirent les chairs, remuent les peaux, fabriquent d’étonnantes formes en agrippant les corps ou en se dépliant comme un éventail. Ren Hang n’épargnait pas ses modèles qu’il photographiait le plus souvent nus. L’un d’eux dit, dans une vidéo, qu’il s’agissait d’aller « au feu », mais qu’en dépit de la dureté de l’exercice, il y avait l’excitation et la satisfaction de voir des clichés d’une grande pureté esthétique en jaillir. Il faut dire que l’art de Ren Hang atteint des sommets dans la composition. L’artiste prend un soin tout particulier pour peupler ses images d’éléments naturels comme des plantes, des fleurs ou des animaux. Ses modèles posent avec un serpent, un cygne, un gecko. Une des jeunes femmes qu’il photographie tient dans ses bras un gros poisson qui semble mort et dégouline d’un liquide noirâtre. Une autre confronte son regard à celui d’un paon et cela dessine une silhouette mi- homme mi-animal qui vient hanter la perception ordinaire et redéfinit le cadre d’un corps, la beauté d’un visage. C’est aussi ce jeune homme qui a les yeux dans le vague tandis qu’une nuée de papillons virevolte autour de lui dans un nuage doux et coloré.


Untitled, China, 2015 © Courtesy of Estate of Ren Hang and OstLicht Gallery

Chorégraphies

La prouesse artistique est d’autant plus grande que le photographe éprouvait mille difficultés à travailler dans son pays, la Chine. « Le sexe est tabou dans mon pays » disait-il et il ajoutait que la nudité posait problème aux gens. Ses œuvres auront ainsi essuyé des crachats lors d’expositions et son site internet aura été coupé deux fois tandis que les autorités l’accusaient de pornographie. Mais Ren Hang continuait tant bien que mal. Il y a par exemple cette série saisissante où le photographe fait poser ses modèles nus dans un parc de Pékin la nuit. Il fallait alors aller très vite pour ne pas se faire arrêter par la police qui dans tous les cas mettait fin au shooting rapidement.

La nudité, qui est au cœur de l’œuvre de Ren Hang, n’est jamais gratuite ni faite pour choquer. Elle est liée à l’exploration des corps que fait l’artiste dans des tableaux où il semble avoir chorégraphié faits et gestes de ses modèles pour souligner la complexité d’une identité et le trouble devant la sexualité. Certains corps se tortillent côte à côte, d’autres s’enchevêtrent, d’autres encore se mordent. Mais il y a toujours la recherche d’une harmonie et qui prend racine notamment dans l’organique convoqué par la présence de la nature : un fruit, une fleur, un oiseau...


Untitled, China, 2015 © Courtesy of Estate of Ren Hang and OstLicht Gallery

Nirvana

Ce qui frappe aussi, et qu’une vidéo montre très bien dans l’exposition, est le peu de moyens du photographe. Rarement avec un assistant, toujours armé de son petit appareil argentique, il faisait ses images chez lui dans son appartement ou dans le quartier avoisinant. Parfois, il faisait poser ses modèles dehors, dans la ville, sur des toits ou des balcons, et cela confère à la nudité un caractère sensuel supplémentaire, comme une sorte d’éden passager dans lequel éclate la beauté d’un corps avant l’étiolement programmé, avant d’être fané comme des fleurs restées trop longtemps dans un vase. Il y a par exemple ce couple dont la femme a mis ses longs cheveux sur le visage de l’homme et qui se tient debout devant un grand ciel bleu teinté de nuages blancs. Cette image donne l’illusion d’un paradis terrestre, d’un nirvana éphémère. Peut-être est-ce aussi dû au fait que Ren Hang faisait le portrait de ses amis, des jeunes gens comme lui et qu’il a su si bien immortaliser dans des poses inventives. Immortaliser une jeunesse qui file à toute allure et en faire le constat de sa vanité, tout cela par l’œil d’une étoile filante de la photographie qui mettra fin à ses jours avant l’âge de ses trente ans. À la MEP, deux photographies sont entourées de poèmes de l’artiste. Sur l’un d’eux, Ren Hang écrit : « I never attempt to be the brightest light/ Je n’ai jamais tenté d’être la lumière la plus brillante ». Et pourtant, devant ses photographies, il y a bien l’étincelle d’une comète, le feu d’un vivant.


Untitled © Courtesy of Estate of Ren Hang and OstLicht Gallery 

Untitled © Courtesy of Estate of Ren Hang and OstLicht Gallery

Untitled, 2011, C-Print, 40 x 26 cm © Courtesy of Estate of Ren Hang and BlindSpot Gallery

Untitled, China, 2015 © Courtesy of Estate of Ren Hang and OstLicht Gallery

Par Jean-Baptiste Gauvin

 

Ren Hang, Love, Ren Hang 

Du 6 mars au 26 mai 2019

Maison Européenne de la Photographie, 5/7 Rue de Fourcy, 75004 Paris

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