Deux expositions dévoilent les derniers travaux de l’artiste à Paris. La constellation des nervures du sol à la Galerie Jérôme Poggi et l’intimité des origines à la Galerie Catherine Putman.

Sophie Ristelhueber exposition 2019

Sunset Years #4 © Sophie Ristelhueber - Courtesy Galerie Jérôme Poggi

Il y a chez Sophie Ristelhueber une attention presque obsessionnelle pour la faille, la blessure, la ligne saillante qui court le long d’un mur ou sur la peau d’un champ. Voici plus de trente ans qu’elle traque ce qu’elle appelle des « cicatrices dans le paysage », scories qui viennent des guerres ou des accidents et révèlent l’empreinte de l’homme sur son environnement tout autant que les drôles d’effets de la nature sur la surface de la planète. À la Galerie Jérôme Poggi, c’est tout un travail dans un jeu de correspondance entre deux lieux photographiés qui est présenté. D’abord des images de la mer Morte. Sophie Ristelhueber imprime, grâce à des vues du ciel, le caractère désolé de cette ancienne étendue d’eau aujourd’hui asséchée. Ici ou là s’ouvrent des crevasses d’où jaillit un puits sans fond, noir, absolument abyssal. Puis, ce sont des clichés de trottoirs pris à Paris l’été, en pleine chaleur. L’artiste verse de l’eau sur le bitume pour souligner les formes bombées de l’asphalte qui se boursoufle parfois sous l’effet de la chaleur et rend ces sortes de cloques qui ressemblent aux boutons d’une peau malade et qu’elle nomme « bubons » faisant ainsi référence à la peste bubonique, à une épidémie létale et maudite.

Sophie Ristelhueber exposition 2019

Sunset Years #12 © Sophie Ristelhueber - Courtesy Galerie Jérôme Poggi

Batailles

Crevasses d’un côté, cloques de l’autre... La peau du sol photographiée par Sophie Ristelhueber est couverte d’escarres, abimée par l’usure du temps et de la nature, décharnée par l’action de l’homme. C’est lui qui affecte la planète en polluant et fait de la mer Morte, une mer doublement asséchée. C’est lui qui brûle le monde en roulant avec ses motos, ses voitures, ses camions et en couvrant le sol de bitume. Sophie Ristelhueber porte son appareil photo là où il y a blessures, trous, fissures causés par des mains humaines, mais là aussi où elles sont discrètes et ténébreuses, invisibles au quotidien parce qu’elles échappent au regard et qu’il faut quelqu’un pour les pointer, les cerner. Ce goût pour la surface et ses failles n’a jamais quitté l’artiste. Depuis ses débuts, elle a concentré son travail sur les nervures du sol après les batailles. Que ce soit à Beyrouth en 1984, au Koweït en 1992, à Sarajevo en 1998, elle est allée au contact des territoires perforés par les bombes et s’est faite fort d’en révéler les traces, d’en dire le langage muet de l’empreinte. Ces « cicatrices du paysage » se sont greffées à des cicatrices réelles sur des peaux humaines que Sophie Ristelhueber a photographié dans un travail réalisé en 1994-1995. Impressionnants restes de plaies qui font froid dans le dos, mais qui interrogent profondément sur la recomposition, l’acte de la couture, du rapiècement.

Sophie Ristelhueber exposition 2019

Sunset Years #8 © Sophie Ristelhueber - Courtesy Galerie Jérôme Poggi

Fleuves

C’est ce chemin que la Galerie Catherine Putman explore avec elle dans une série de nouvelles images intitulées Les Orphelins. Tout est parti de la redécouverte d’une machine à écrire que l’artiste avait reçue dans son enfance. Une photographie de l’instrument lui a donné l’idée d’approfondir son rapport intime à la mémoire qu’elle avait déjà convoqué en photographiant sa maison de famille à Vulaines en Seine-et-Marne. Voilà qu’elle retouche désormais des photographies de cartes géographiques dont elle enlève tous les éléments écrits. En ressortent des images étonnantes où les fleuves représentés en rouge font échos aux veines qui se promènent sous les corps et que Sophie Ristelhueber avait notamment photographiées lors de ces prises de vue d’opérations médicales dans les années 1990. La carte géographique évoque aussi ses souvenirs d’enfance quand elle en consultait une avec sa sœur. Une voie d’accès vers la mémoire qui se prolonge un peu plus loin avec sa série réalisée en 2004 dans le jardin du Luxembourg à l’occasion d’une exposition au Musée Zadkine. Sophie Ristelhueber parvient à saisir l’écorce du parc où elle se promenait enfant et fait ressortir l’air si particulier de la pluie qui sèche sur la terre battue, le petit sentier au milieu des grands arbres, la déambulation libre et craintive d’un être dans le monde.

Sophie Ristelhueber exposition 2019

"Les Orphelins" #1, 2019 © Sophie Ristelhueber - Editions Galerie Catherine Putman 

Sophie Ristelhueber exposition 2019

"Les Orphelins" #6, 2019 © Sophie Ristelhueber - Editions Galerie Catherine Putman 

Sophie Ristelhueber exposition 2019

"Les Orphelins" #2, 2019 © Sophie Ristelhueber - Editions Galerie Catherine Putman

 

Sophie Ristelhueber « Sunset Years », du 23 mars au 3 mai 2019, Galerie Jérôme Poggi, 2 rue Beaubourg, 75004 Paris 

Sophie Ristelhueber « Les Orphelins », du 23 mars au 11 mai 2019, Galerie Catherine Putman, 40 rue Quincampoix, 75004 Paris

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