À l’aide d’un dispositif particulier, l’artiste réalise des mosaïques de photographies d’un même moment capté par une multitude d’appareils. Une œuvre troublante exposée au BAL à Paris.


Exposure #139, Munich, Nederlingerstrasse 68, 08.21.18, 5:13 p.m., 2018 © Adagp, Paris, 2019

Tout commence par un bond. Quand, en 2000, Barbara Probst décide de capturer un instant singulier sur le toit d’un immeuble à New York où elle habite depuis peu. L’artiste souhaite enregistrer, à l’aide de plusieurs appareils photo disposés un peu partout, un saut qu’elle-même fera sur ce rooftop. Voici que naît sa première série qu’elle va intituler « exposure », c’est-à-dire un même instant capté par une multitude d’appareils photo et qui donne un tableau étrange, déconcertant, troublant la perception ordinaire. « C’est l’autorité de la photographie qui est mise à mal par ce procédé » estime la commissaire de l’exposition et directrice du BAL Diane Dufour et d’ajouter : « mais l’autorité du moment est conservée, d’où ce trouble que nous pouvons éprouver devant ces images. »


 Exposure #59, Munich studio, 08.26.08, 3:17 p.m., 2008 © Adagp, Paris, 2019

Rodin

Barbara Probst, née en 1964, étudie la sculpture à Munich avant d’être l’élève des Bechers à Düsseldorf. Elle apprendra à la fois le modelé dans l’espace qui hante aujourd’hui son travail ainsi que la rigueur formelle des Bechers qui attendent toujours qu’un ciel soit gris, neutre, pour prendre en photographie un bâtiment industriel. Barbara Probst retient aussi de ces cours de sculpture, la pose du modèle qui pivote sur lui-même pour que les étudiants puissent dessiner différentes attitudes. L’artiste s’en est inspirée dans un triptyque où trois garçons sont pris simultanément en photographie avec différents points de vue. C’est aussi un hommage aux Bourgeois de Calais d’Auguste Rodin qui forment comme une ronde de personnages autour desquels nous pouvons tourner. « C’est la pièce la plus sculpturale que j’ai réalisée » dit Barbara Probst qui explique ainsi son procédé : « Si vous faites des vues multiples, vous voyez directement les différents points de vue qu’il y a dans la vie... ».


Exposure #73, Munich studio, 08.21.09, 2:23 p.m., 2009 © Adagp, Paris, 2019

« Anti-photographie »

Avec la multiplicité des photographies d’un même instant, il est certain que Barbara Probst dérange l’habitude que nous avons de regarder un cliché. En témoigne cette série que l’artiste a réalisée dans le hall d’une gare à New York où elle a engagé un modèle pour jouer la passante et demandé à six photographes de capturer son image. On dirait un défilé de mode transposé dans un lieu qui ne s’y prête pas du tout. De quoi nous déconcerter un peu plus. « Barbara Probst fait de l’anti-photographie », estime de son côté l’autre commissaire de l’exposition, Frédéric Paul. « Le fait d’avoir une multitude d’images vient décevoir toute tentation d’en choisir une ». De fait, en présentant une myriade de photographies d’un même instant, l’artiste remet en cause l’unicité d’une image et casse le cadre habituel de celle-ci en nous prouvant qu’il existe un nombre infini de points de vue. Par là, elle révèle ce que nous pourrions appeler le mensonge de la photographie, c’est-à-dire le fait de rendre vrai un morceau du réel pourtant conditionné par le cadre, le point de vue et le tirage.


Exposure # 9, NYC, Grand Central Station, 12.08.01, 1:21 p.m., 2001 © Adagp, Paris, 2019

Voyeur

En nous empêchant de plonger littéralement dans une image avec laquelle nous pourrions avoir la volonté de rêver, Barbara Probst nous ramène à l’instant présent, au lieu dans lequel nous sommes. Ses « exposures » nous contraignent à nous interroger sur ce qui est présenté et nous conduisent à une critique de l’autorité de l’image. Le fait que l’artiste mélange la réalité, notamment à travers des prises de vue à l’extérieur, en dehors du studio, et la mise en scène, parfois extrêmement travaillée, perturbe davantage la quiétude ordinaire que nous avons devant une photographie. Ce trouble est aussi celui qui vient par le fait qu’en revenant à nous-mêmes, au lieu où nous sommes, c’est-à-dire à l’espace de l’exposition, nous devenons un sujet au même titre que les personnes photographiées par l’artiste. La scénographie a d’ailleurs été pensée en ce sens puisque l’idée, au sous-sol du BAL, a été d’encadrer le visiteur de modèles photographiés qui le regardent, nous donnant l’effet étrange de n’être plus voyeurs, mais d’être vus.


Exposure #31, NYC, 249 W 34th Street, 01.02.05, 4:41 p.m., 2005 © Adagp, Paris, 


Exposure #87, N.Y.C., 401 Broadway, 03.15.11, 4:22 p.m., 2011 © Adagp, Paris, 2019

 

Barbara Probst « The moment in space »

Du 10 mai au 25 août 2019

Le BAL 6 Impasse de la Défense, 75018 Paris

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