Depuis plus de quinze ans, Emeric Lhuisset mène un travail d’analyse et de réflexions autour de territoires en conflits et de grandes problématiques géopolitiques. Pour les cinquante ans des Rencontres d’Arles, il présente une série inédite intitulée : Quand les nuages parleront. Entretien avec quelqu’un qui veut mettre en lumière la disparition d’un lieu, d’une culture et d’un peuple.


Emeric Lhuisset, Quand les nuages parleront, Série de 19 photographies, Şırnak (Turquie), 2018 - 2019.

À quoi va ressembler l’exposition ?

L’exposition a vraiment été pensée comme une œuvre. Il va y avoir un journal, une installation photographique, une série d’images satellites, des documents, un film ainsi qu’un « objet- symbole », en l’occurence un pantalon qui est porté par un certain nombre de membres du peuple kurde. Dans ce projet, je me suis intéressé à une problématique et j’ai réfléchi à différents moyens de traiter cette problématique. Cela prend donc différentes formes.

Quelle est cette problématique ?

Au départ, j’avais travaillé sur les réfugiés. J’ai décidé de travailler sur le destin de gens qui sont devenus ou qui auraient pu devenir des réfugiés. Dans cette lancée, j’ai souhaité aller encore plus loin et travailler sur la construction d’une situation qui va amener à l’exil. Le projet qui va être présenté à Arles, c’est vraiment la construction de cette situation. Je me suis d’abord intéressé, au sein d’un territoire, aux questions de la liberté d’expression et puis, au fur et à mesure, plus j’ai creusé, plus je me suis rendu compte qu’on était sur quelque chose de beaucoup plus complexe, de beaucoup plus profond et qu’on est, en fait, sur un territoire qui s’est construit autour d’une notion de disparition. Une disparition à la fois de personnes, de peuples, d’architecture, de villes, de culture... C’est vraiment cette problématique de la disparition au sein d’un territoire que j’ai alors explorée.


Emeric Lhuisset, Théâtre de guerre, photographie avec un groupe de guérilla kurde, Irak, 2012.

De quel territoire s’agit-il ?

Volontairement je ne cite pas le territoire. Il s’agit aussi d’un travail que j’ai fait autour de la censure et comment contourner la censure, comment parler de quelque chose dont on ne peut pas parler, comment montrer ce qu’on ne peut pas montrer... Je me suis dit que ce serait intéressant de pousser cette idée jusqu’au bout en ne citant pas le lieu. Alors évidemment en regardant l’exposition on comprend assez vite de quel territoire il s’agit.

J’ai voulu comprendre comment se construisait l’histoire.

Oui et on sait que ce territoire se trouve dans une partie du monde que vous connaissez très bien, le Moyen-Orient. Pourquoi cette zone du monde vous intéresse ?

Au départ, il y a une démarche bien précise que j’ai en tête. Elle consiste à travailler sur des problématiques géopolitiques. Ce qui m’a amené à travailler sur ces problématiques, c’est le fait d’avoir grandi en banlieue parisienne et de n’avoir pas du tout eu d’ouvrages d’art chez moi. Les premières œuvres que j’ai vu, je ne les ai pas vu dans les musées, mais dans les livres d’histoire. Je pense que cela a influencé ma démarche. Quand j’étais jeune, j’allais souvent chez ma grand- mère qui avait gardé ses livres d’histoire de l’époque où elle était enfant, c’est-à-dire des livres qui dataient des années 1930. J’aime les livres, je les regardais et je me suis aperçu que le récit qui était fait d’événements historiques n’était pas le même que celui que j’apprenais à l’école dans les années 1990. Je me suis rendu compte qu’il y avait de multiples récits et qu’ils changeaient en fonction des politiques, en fonction des zones géographiques, en fonction des périodes. J’ai voulu comprendre comment se construisait l’histoire. Aujourd’hui mon travail consiste à aller dans les endroits où l’histoire se construit et essayer d’en témoigner de la manière la plus objective possible. J’ai commencé à travailler au Moyen-Orient parce qu’il se passe énormément de choses au niveau géopolitique et parce que, quand j’ai fait mes premier projets, c’était tout à fait abordable de prendre un avion pour Istanbul, puis un bus pour l’Irak. Ensuite, le « Printemps arabe » est arrivé, j’ai tissé des liens sur place, je me suis constitué un réseau très solide et j’ai continué à travailler dans la région.


Emeric Lhuisset, Quand les nuages parleront, capture d’image du film tourné en Turquie en 2018-2019.

Il y a chez vous une volonté de donner du temps et de l’ampleur à un événement face à un flux d’images incessants notamment dans la presse et sur Internet. Est-ce que votre démarche s’est construite contre ce flux d’images et contre le photojournalisme traditionnel ?

Ma démarche n’est pas construite contre quelque chose. Je ne fais pas du photojournalisme. Je porte un regard sur l’image et donc sur le photojournalisme, mais mon travail ne s’est pas construit « contre ». Le photojournalisme est vraiment une chose à part entière. Il y a des photojournalistes qui font un travail extraordinaire, au péril de leur vie. Mon but n’est pas du tout de critiquer le photojournalisme, mais plutôt de donner à voir autrement que le photojournalisme. Mon propos consiste à inviter les gens à davantage s’interroger sur quelque chose qui va être de l’ordre du sensible, de la réflexion...

D’où l’importance de la photographie, de l’image...

Je ne cherche pas à apporter la preuve avec l’image, mais plutôt à raconter le vide que vivent les gens dans des quartiers où tout a été détruit, où tout a disparu. Des quartiers aujourd’hui fermés, qui n’existent plus et dont on ne sait pas ce qu’il y a derrière les palissades... Ce sont parfois des lieux où je n’ai pas pu faire d’images. Alors j’ai décidé de photographier les nuages, d’où le titre de l’exposition Quand les nuages parleront... J’ai aussi réalisé une vidéo dans laquelle on me voit aller d’un lieu à un autre, mais dans laquelle on ne voit pas ces lieux en question car il est impossible de les filmer.


Emeric Lhuisset, Quand les nuages parleront, Série de 19 photographies,Musa Dagh (Turquie), 2018 - 2019.

Emeric Lhuisset, Quand les nuages parleront, capture d’image du film tourné en Turquie en 2018-2019.

Propos recueillis par Jean-Baptiste Gauvin

 

Emeric Lhuisset « Quand les nuages parleront »

Cloître Saint-Trophime 1er juillet - 22 septembre 2019 9h - 19h

Arles

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