Exposition incontournable de cette édition du Festival d’Arles, la rétrospective consacrée à Helen Levitt promet d’être une plongée au cœur du travail de la photographe américaine. Le commissaire de l’exposition, Walter Moser, commente pour nous une sélection de six photographies.


Helen Levitt, New York, 1980. Collection privée. Film Documents LLC, avec l’aimable autorisation de Thomas Zander Gallery, Cologne

« Voici l’une des photos les plus fortes d’Helen Levitt. «Spider-Girl» comporte des caractéristiques à la fois de ses derniers travaux en couleur et de ses premières photographies en noir et blanc des années 1930 et 1940. Dans les années 1950, puis à nouveau 20 ans plus tard, H. Levitt, alors cinéaste, renoua avec la photographie et se tourna vers la couleur.  Les paramètres techniques de la prise de vue avaient changé, tout comme le paysage urbain de New York : les enfants, qui avaient été son sujet de prédilection,  avaient disparu des rues, et les images de H. Levitt se peuplèrent de voitures et de personnes âgées. Les enfants montrés dans les images sont tassés dans des espaces exigus.  Ici, la petite fille se faufile entre une voiture et le trottoir. En raison du temps d'exposition prolongé du film couleur, H. Levitt composa ses images différemment. Bien qu’elles soient moins dynamiques, le contraste des couleurs détermina de nouvelles strates de signification, de nouvelles situations spatiales. Le visage de la fillette est occulté et seules ses extrémités distordues sont visibles, ce qui fait écho à la sensibilité surréaliste de H. Levitt dans les années 1930 et 1940. Dans ses premières photographies en noir et blanc, H. Levitt avait souvent représenté les passants dans des poses étranges qui leur donnent  une apparence altérée et dérangeante, rompant avec les normes culturelles en matière de représentation du corps. Ces représentations  « grotesques » et subversives allaient perdurer dans le travail de H. Levitt, non seulement sous l’influence du surréalisme, mais aussi du cinéma muet et du slapstick. »


© Helen Levitt

« Le  cinéma muet, avec  ses corps dynamiques et leurs gestes expressifs, fournit à Helen Levitt une inspiration décisive. L'artiste était une cinéphile enthousiaste depuis sa jeunesse, appréciant le jeu de Buster Keaton ou Laurel et Hardy, et surtout celui de Charlie Chaplin. L’on discutait fréquemment de leurs formes d'expression dans les cercles artistiques des années 1930 et 1940, telle que l’organisation Film and Photo League. Tandis que Chaplin et Keaton donnaient à voir des gestes exaltés, le film sonore, gagnant en popularité au milieu des années 1930, détermina des changements dans le jeu des acteurs. Les gestes se raréfièrent et devinrent subordonnés à la parole. Considérant cette évolution d’un œil critique, des photographes et cinéastes (tels que Jean Vigo ou Jean Cocteau) prirent comme référence le cinéma muet, où la représentation plus vivante des corps élargissait les possibilités de l’expression visuelle. H. Levitt réinterpréta la manière caractéristique dont Charlie Chaplin mettait en scène des interactions avec les objets. Chaplin modifiait fréquemment la fonction première des objets pour produire un effet comique. H. Levitt reprit cette idée en photographiant une femme  penchée dans une poussette qui semble avaler son corps. Dans les films de Chaplin, les objets déterminent les gestes du protagoniste. De même, la forme de la fleur, dans l’image de cette jeune fille au regard sombre photographiée par H. Levitt, reprend et souligne l’expressivité de ses doigts largement écartés. »


© Helen Levitt

« On dit souvent qu'Helen Levitt travaillait avec un viseur d’angle, lui permettant de photographier les gens à leur insu. Selon moi, l’on insiste trop sur cette question. Par exemple, dans les photographies des deux garçons qui fument ou du groupe de quatre hommes, les sujets semblent ignorer la présence du photographe. Mais si l’on observe les négatifs et les variantes des images qui n’ont pas été montrées, il devient évident que les gens interagissent avec H. Levitt, regardant l’objectif, avec amusement, parfois. Dans la photographie des deux garçons, H. Levitt a dissimulé cette interaction en supprimant une troisième personne qui en était la preuve, en ce qu’elle regardait directement l’objectif. Il n’y a pas de mise en scène chez H. Levitt, mais très souvent, les sujets qui posaient étaient parfaitement conscients de la présence du photographe. »


Helen Levitt, New York, 1940. L’Albertina, Vienne. Prêt permanent de Austrian Ludwig Foundation for Art and Science.
Film Documents LLC, avec l’aimable autorisation de Thomas Zander Gallery, Cologne.

« En 1935 au plus tard, H. Levitt s’initia au mouvement surréaliste par le biais des travaux de Henri Cartier-Bresson. Les photographes découvraient alors les espaces urbains qui  étaient le cadre de leur vie quotidienne, trouvant des éléments énigmatiques et humoristiques lorsqu’ils marchaient dans les rues, apparemment sans but. Les images de H. Levitt sont basées sur une approche ethnographique : ainsi représenta-t-elle des enfants masqués en costumes d'Halloween,  qui semblent être les étranges acteurs d'un rituel magique, et cela n’est sans doute pas qu’une simple coïncidence : les masques sont, en effet, des objets fondamentaux dans l’art primitif et celui-ci fut souvent exposé à l’époque, notamment au Museum of Modern Art de New York. Le magazine français Documents, fondé par le groupe surréaliste réuni autour de Georges Bataille, est également une clé des recherches menées à propos du surréalisme. Documents a fourni un matériel ethnographique en présentant des masques du British museum,  ou des dessins de couverture des romans de la célèbre série Fantômas, combinant ainsi des exemples tirés de la culture savante aussi bien que populaire. »

 

Propos recueillis par Jean-Baptiste Gauvin

 

Helen Levitt, Observatrice des rues New-Yorkaises

Espace Van Gogh, Du 1er juillet au 22 septembre 2019, 10h - 19h30

Arles

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