Sélectionnée pour le Prix Découverte Louis Roederer, la jeune photographe Laure Tiberghien participe pour la première fois aux Rencontres d’Arles. Dans l’intimité de son laboratoire, l’artiste joue avec la lumière, les formes et les couleurs et révèle les possibilités infinies de la photographie dont elle a une définition bien à elle. Alors que son exposition ouvre tout juste ses portes, nous avons pu la rencontrer et attraper au vol quelques secrets de fabrication… 


Ciba #13 © Laure Tiberghien

Comment avez-vous commencé la photographie ?

J’ai commencé assez jeune en fait. Vers l’âge de 12-13 ans, je me suis beaucoup intéressée à la photographie documentaire noire et blanc et Helen Levitt était ma photographe préférée. J’ai commencé à faire de la photographie argentique et j’ai ensuite décidé d’aller aux Beaux-arts de Paris. Mais après quelques années, cette photographie assez classique ne me suffisait plus et j’ai commencé à faire des expérimentations complètement différentes. J’ai essayé d’imprimer sur des matériaux différents, d’utiliser des papiers périmés ou d’expérimenter des techniques anciennes. Toute ma scolarité aux Beaux-arts a été très expérimentale. J’ai finalement abouti au fait que ce qui me plaisait le plus dans la photographie, ce n’était pas la prise de vue, mais ce qu’il se passe après, dans le laboratoire. C’est là que j’ai réalisé toutes les choses qu’on peut y faire. 

Comment vous décririez votre travail ? 

J’insiste sur le fait que je fais de la photographie, mais de la photographie sans appareil photo donc mon travail, pour être assez simple, est un travail qui ne parle pas de représentation. C’est une façon de représenter l’invisible et c’est pour cela que mes images sont si abstraites, car il n’y a ni prise de vue, ni négatif. Je construis mes formes de toutes pièces, en laboratoire, contrairement à ce qu’on a l’habitude de voir en photographie. Il s’agit donc d’une photographie abstraite et souvent colorée. 

 J'aime bien l’idée de pouvoir développer et révéler une image qui n’existe pas

Justement, pouvez-vous nous expliquer le processus de fabrication ? 

Il faut savoir que j’utilise principalement deux outils : la lumière et le papier sensible. Quand j’ai ces deux éléments, je peux faire plein de choses. J’utilise très souvent des filtres de couleurs. Je crée des assemblages de couleurs et de formes que je pose sur une plaque de verre. Cette plaque sera ensuite posée entre le faisceau lumineux de l’agrandisseur et le papier sensible. Ce processus est à la base de mon travail. J’ai aussi créé une pièce à la lampe torche qui était présentée dans ma dernière exposition à la galerie Lumières des Roses. Je dis souvent que la moindre source de lumière peut créer des choses surprenantes sur le papier sensible. 


Rayon #8 © Laure Tiberghien

Et justement, à quel point maîtrisez-vous le résultat ?

Il faut savoir qu’il y a toujours une part d’aléatoire, mais que c’est toujours un aléatoire assez contrôlé. Il ne faut pas oublier qu’en laboratoire, on doit penser en positif et en négatif. Il faut donc que j’imagine mes couleurs en négatifs et que je trouve les complémentaires de chaque couleur pour obtenir le résultat que je veux. Je peux ainsi passer des heures à faire des tests jusqu’à ce que la couleur me convienne et quand la couleur est bonne, je passe au grand format. Mais effectivement, le résultat ne peut pas être complètement défini et c’est d’ailleurs ce qui m’intéresse parce que toutes mes pièces sont uniques alors que la photographie est censée être reproductible. Du coup, même si j’essaie de faire deux fois la même pièce, il s’agit en réalité de variantes. 

Est-ce que ce processus vous a conduit à mener une réflexion sur la lumière, la matière, l’invisible ou êtes-vous uniquement dans l’expérimentation ?

Non, et justement le mot “expérimentation” ne me plait pas beaucoup parce que ça évoque un “tâtonnement”. Alors que ce qui m’intéresse, c’est l’idée de représenter l’invisible. La représentation et l’invisible sont d’ailleurs des opposés et c’est un peu étrange de penser comme ça. Mais j’aime bien l’idée de pouvoir développer et révéler une image qui n’existe pas ou alors qui existe, mais qu’on ne peut pas voir à l’oeil nu. C’est comme si j’essayais de capturer des mouvements, des atmosphères, des choses liées à la non-représentation. Je n’arrête pas d’essayer de trouver de nouvelles manières d’explorer l’outil photographique. 


Sans titre © Laure Tiberghien

Quels sont les travaux que vous avez choisi de montrer à Arles ? 

Je présente une série que j’ai appelée “Suite”. Le titre était assez évident, car c’est à la fois la suite de l’exposition à la galerie Lumière des roses et la suite du travail que je mène depuis quelques années. C’est une sorte de continuité tout en étant très différent, car en plus des cibachromes et des chromogènes, il y aura aussi une vitrine avec des pièces qui sont plus de l’ordre de la recherche. 

Dans une interview au New York Times, vous dites qu’on est dans une époque où “il y a tellement d’images qu’on ne les voit plus, qu’on ne sait plus lesquelles sont bonnes ou mauvaises”. Quel est votre sentiment sur la photographie d’aujourd’hui ? 

En arriver là où je suis cela a, en effet, été une réaction à l’image, car je ne me reconnaissais plus du tout dans ce qu’est la photographie aujourd'hui. Je crois qu’on a tous un trop-plein d’images dans la tête. On en fait tous et on en voit partout. À un moment, j’ai éprouvé une sorte de rejet assez fort et quand j’étais aux Beaux-arts, j’ai en effet songé à abandonner la photographie. Finalement, j’ai voulu y revenir d’une manière complètement différente et essayer de comprendre ce qui m’intéressait vraiment dans l’image avec une autre approche. 


Rayon #14 © Laure Tiberghien

Rayon #10 © Laure Tiberghien

Propos recueillis par Coline Olsina

 

Laure Tiberghien, Suite

Ground Control, 1er juillet - 22 septembre, 10h - 19h30, Arles

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