Photoreporter pour les plus grands magazines, Philippe Chancel explore depuis plusieurs années les lieux victimes des grandes transformations du monde. Ainsi est né Datazone, un projet colossal et nécessaire qui l’a mené de la Chine aux États-Unis en passant par l’Afrique et l’Europe. Pour les 50 ans des Rencontres d’Arles, le projet sera présenté pour la première fois au public dans son intégralité. Michel Poivert, commissaire de l’exposition, nous explique cette entreprise atypique. 

Qu’est-ce que le projet Datazone ?

Le projet Datazone de Philippe Chancel est une exploration depuis maintenant quatorze ans de lieux dans le monde qui manifestent les grands bouleversements des civilisations au pluriel. La nôtre au sens global quand il s’agit des questions d’écologie comme quand il est allé en Antarctique ou dans le Delta du Niger, mais aussi les transformations qui se lisent dans des lieux particuliers comme la ville de Flint frappée par la désindustrialisation ou la Chine dont il montre à la fois le gigantisme et le risque permanent de la pollution. Alors ce n’est pas du reportage classique ni du documentaire au long cours. Pour moi, c’est la singularité d’un artiste qui utilise le mode de l’enquête pour traduire une réalité implacable. Ce moment de vertige où on se demande si notre monde est au bord du précipice ou si on va s’en sortir. Je dirais que la grande particularité de Datazone, ce n’est pas d’être un constat géopolitique, c’est d’essayer de sonder la sensibilité humaine aujourd’hui et de se dire : comment on fait les images de tout ça et surtout, pourquoi tout ça est si beau ? Datazone est au coeur de toute l’histoire de la photographie, à savoir comment la gravité d’un événement ou d’une situation génère quelque chose de spectaculaire et de beau. 


Philippe Chancel, Datazone #06, Afrique du Sud, Marikana, 2012. Avec l’aimable autorisation de l’artiste et de Melanie Rio Fluency

C’est cette dualité qui vous intéresse particulièrement ? 

Cette dualité appartient à toute l’histoire de la photographie. Elle a sans cesse nourri des débats sur comment photographier une guerre, la famine ou une catastrophe naturelle. Je crois que les photographes ont toujours été extrêmement malheureux de la beauté qu’ils enfermaient dans leurs images. Cette “conscience malheureuse” m’a toujours beaucoup intéressé. Datazone m’intéresse, car elle est, pour moi, la représentation de la beauté malade. Il interroge le public avec cette esthétique qui est extrêmement troublante : comment peut-on trouver du beau dans une catastrophe ?  Je pense que Chancel a eu le mérite pendant toutes ces années de creuser ça, de se documenter, d’aller sur des lieux qui sont parfaitement représentatifs de ce profond paradoxe qui est celui de la société d’aujourd’hui. C’est un vrai travail photographique avant d’être une étude géopolitique.

Datazone est au coeur de toute l’histoire de la photographie

Justement, comment a-t-il construit ce projet ?

C’est une oeuvre assez programmatique, c’est-à-dire qu’il savait qu’il allait être sur une quinzaine de lieux pour pouvoir être significatif. Il y a des lieux qui ont été, je crois, évidents parce qu’il avait déjà travaillé dessus comme la Corée du Nord ou les Émirats qui étaient les lieux de transformation du monde d’aujourd’hui. Puis tous les ans, il a travaillé sur de nouveaux lieux et de nouvelles problématiques. Datazone ce n’est pas simplement le fruit qui apparaît au bout de 15 ans, c’est aussi la synthèse de son travail. 

Donc l’exposition est un concentré de Datazone ou elle apporte une nouvelle dimension au projet ?

L’exposition présentée à Arles sera la forme accomplie de son projet. Datazone n’existait pas vraiment jusqu’à présent. Datazone c’est tous les lieux ensemble avec le prologue et la conclusion. Ce qui est intéressant, c’est que cette exposition va mettre en relation le spectateur avec chacun des lieux. Le spectateur sera dans un rapport bien sûr visuel, mais aussi volumétrique, car il y aura des perceptions dans l’espace qui indiqueront les routes à suivre pour aller dans chaque Datazone.  Le lieu va être habité par Datazone. Ça va être assez beau, je pense. 


Philippe Chancel, Datazone #14, France, Marseille, quartiers Nord et quartiers Sud, 2017 et 2018. Avec l’aimable autorisation de l’artiste et de Melanie Rio Fluency

Et vous, comment avez-vous travaillé avec Philippe Chancel pour cette exposition ? 

J’ai souvent aidé Philippe Chancel à éditer son travail. C’est quelqu’un qui fait beaucoup d’images et surtout beaucoup de bonnes images. Là on est partis sur le même principe : j’ai repris chacune des Datazones et revu des corpus très très généreux afin d’aboutir à une quinzaine de photographies. Ce travail d’édition était assez classique, mais ce qui l’était moins, c’était le lieu puisque l’exposition prend place dans l’église des Frères Prêcheurs qui est un endroit tout à fait incroyable. Philippe Chancel a voulu qu’il y ait une scénographie et l’a confié au studio Adrien Gardère, qui a travaillé avec beaucoup de musées. Il s’est donc mis en place une relation à trois entre l’artiste, le commissaire et le scénographe. Ce dernier a su faire preuve d’une vraie écoute sur la manière dont j’imaginais ce lieu et sur la façon de faire cohabiter dans cet espace presque quinze expos. Il y aura également un livre qui paraîtra chez Photosynthèses et pour lequel j’ai proposé et conçu un accompagnement de textes très particulier. 

Vous gardez la surprise ?

Non, mais disons que la grande difficulté par rapport au thème c’était de se dire : quelle peut-être la valeur ajoutée d’un texte sur un travail d’une telle ampleur ? Et le pari qui a été fait, c’est de faire un texte de fiction.  L’éditeur comme l’artiste ont accepté. C’était une proposition osée, car l’idée était de parler de tous ces lieux en faisant ressentir au spectateur que ce monde est notre avenir et qu’il faut peut-être le regarder avec les yeux de quelqu’un qui ne serait pas de ce temps-là pour le comprendre. J’ai donc imaginé un voyageur dans le temps qui va dans tous ces lieux et qui écrit ce qu’il va arriver aux gens de son époque . C’est une uchronie, comme on dit. 

Propos recueillis par Coline Olsina

Philippe Chancel, Datazone, Église des Frères Prêcheurs, 1er juillet - 22 septembre, 10h - 19h30, Arles

Datazone, Par Philippe Chancel, préface de Michel Poivert, Éditions Photosynthèses

Article précédent Article suivant