À Vichy, dans le cadre du Festival Portrait(s), une exposition s’intéresse à une des façons les plus répandues de prendre une photographie dans le monde : le selfie. Narcissisme dévoyé ou nouvelle façon de communiquer, il oscille entre le meilleur et le pire. Questions au commissaire de l’exposition, le photographe Olivier Culmann. 


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Quelle est la définition du selfie ? 

La définition est entrée dans le dictionnaire en 2013. Il s’agit d’un autoportrait destiné à être partagé. Donc il ne s’agit pas uniquement d’un autoportrait, il y a vraiment la dimension du partage qui est importante. Dans l’exposition, j’ai volontairement mis uniquement des selfies et pas d’autoportraits - qui existent depuis les débuts de l’histoire de la photographie. 

D’où vient le mot « selfie » ? 

La première fois que le mot a été utilisé, c’est en 2002. Un jeune Australien a passé une soirée trop arrosée avec ses copains et s’est blessé à la lèvre. Il a pris en photographie sa lèvre blessée et l’a envoyée sur Internet pour recueillir l’avis des docteurs. Dans son message, il utilisait pour la première fois de l’histoire le mot « selfie". Il s’agit d’une contraction entre le mot « self » (moi- même) et le mot « photography » (photographie). 

J’ai compris que le selfie était réellement une nouvelle façon de communiquer

Le selfie est rapidement devenu un engouement mondial. Comment expliquez-vous cet attrait ? 

Pendant des années, j’étais très surpris et je ne voyais cela que du côté « égocentrique ». En tant que photographe, le selfie m’a beaucoup questionné, notamment sur l’inversion qu’il engendre : désormais l’appareil photo n’est plus dirigé comme l’œil, il est retourné vers soi-même. Et puis, j’ai compris que le selfie était réellement une nouvelle façon de communiquer, c’est-à-dire que plutôt que de parler à quelqu’un ou même que de lui envoyer un message, on va lui envoyer une photographie de soi-même. En ce sens, ce n’est pas vraiment une photographie, une construction élaborée d’une image. Le selfie n’a pas velléité à être esthétique. On pourrait même dire que la différence dans la photographie ressemble à la différence entre le « style parlé » et le « style écrit ». Le « parlé », ce serait le selfie. 


Exposition SELFIES, égo / égaux, PORTRAIT(S), le rendez-vous photographique Ville de Vichy, 2019, Commissariat d'Olivier Culmann

Quelles sont les grandes catégories de selfie que vous avez choisi dans cette exposition ? 

Dans la façon de faire le selfie, je tenais à ce qu’il y ait les différentes pratiques. En l’occurrence, l’appareil photo dirigé vers soi ou bien l’inverse, c’est-à-dire le cas où la personne se photographie elle-même, mais où l’objectif est de l’autre côté de l’écran : comme se photographier les jambes par exemple, et la troisième catégorie principale : se photographier à travers un miroir. Je commence l’exposition avec le selfie touristique : les gens qui se photographient devant la tour Eiffel par exemple - monument le plus photographié du monde. Dans le même registre, il y a le selfie politique : le selfie d’Emmanuel Macron - qui a été énormément détourné sur Internet. Ensuite, il y a des catégories plus spécifiques : les selfies « olympics » où les gens se photographient dans les salles de bains de manière très étrange, les selfies engagés comme ces habitants en Tunisie qui prennent en photographie les déchets et les envoient aux personnalités politiques pour leur dire d’agir ou bien les selfies les plus pathétiques comme ces jeunes Russes plutôt aisés qui se prennent en photographie devant un sans-abri qui est en train de dormir... 

Le selfie est vraiment capable du meilleur comme du pire... 

Exactement. Et c’est d’ailleurs pour cette raison que j’ai placé ces selfies engagés et ces selfies pathétiques sur le même mur, pour bien voir cette dimension. 

Le prince Harry a dit, quand quelqu’un a voulu faire un selfie avec lui, « c’est mal le selfie ». Est-ce que le selfie dérange ? 

Je pense que le selfie dérange une certaine élite qui le subit et qui, d’une autre façon, n’a pas trop d’autres choix que d’en faire. Si on prend les stars ou les personnalités politiques, le selfie est pour eux une façon de se rapprocher du public, donc de s’humaniser. Je pense que le selfie ne les enchante pas, mais qu’ils n’ont pas trop d’autres choix que d’accepter d’en faire. Dans le cas des stars, ce qui est intéressant, c’est qu’ils font des photographies extrêmement travaillées d’un côté et en même temps acceptent un selfie d’une mauvaise qualité esthétique... 

Dans l’exposition, vous nous rappelez aussi que le selfie est dangereux... 

Oui, il y a cette catégorie tragique qui consiste en des faits-divers que j’ai sélectionnés et qui proviennent d’une page Wikipédia qui recense tous les accidents liés au selfie, dont de nombreux mortels. Il y a des accidents récurrents : des gens devant des trains qui ne font pas attention et se font écraser, des gens qui tombent dans des précipices, des gens qui font un selfie avec une arme et déclenchent l’arme, des gens qui se font attaquer par des animaux dangereux en faisant un selfie dans un zoo par exemple... Il y a une sorte d’inconscience du danger à cause du filtre que constitue l’image... On peut oublier le réel dans lequel on est en se concentrant uniquement sur son appareil photo. 


Exposition SELFIES, égo / égaux, PORTRAIT(S), le rendez-vous photographique Ville de Vichy, 2019, Commissariat d'Olivier Culmann

Propos recueillis par Jean-Baptiste Gauvin 

 

Selfie(s) : égo/égaux, Festival Portrait(s)

Du 14 juin au 8 septembre 2019

Centre Culturel de Vichy 15 Rue Maréchal Foch, 03200 Vichy 

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