La photographe américaine a fait du portrait de l’enfance son terrain de jeu. Une exposition exceptionnelle donne à voir cette facette incontournable de l’artiste dans le cadre des Rencontres de la photographie d’Arles 2019. 


Helen Levitt, New York, vers 1940. L’Albertina, Vienne.  Film Documents LLC, avec l’aimable autorisation de Thomas Zander Gallery, Cologne.

Ils regardent avec déférence, presque avec religiosité, des petites bulles de savon s’envoler devant eux. Un groupe d’enfants qui reste comme bouche bée face à la fragilité du monde, face à l’éphémère provoqué par ces bulles qui, dans un instant, s’éclateront et laisseront place au seul vide. Voilà l’image qui ouvre l’exposition dédiée à Helen Levitt à l’espace Van Gogh à Arles. On y retrouve immédiatement ce qui fait la force de ses photographies : des vues d’enfants en train de jouer, pris en tenaille dans un monde qui leur est hostile, du moins sévère, et qui laissent courir sur leurs visages une inaltérable joie, un sourire monumental. Car rien ne vient gâcher la jubilation des enfants en train de rugir dans les rues de New York, grimés de masques d’Indiens d’Amérique, mimant la guerre ou la croisade, armés de pistolet factice ou d’épée en bois. Helen Levitt a un talent inouï pour attraper ces expressions qui n’appartiennent qu’à l’enfance et font d’elle un lieu de songe, d’invention, de féerie. 

Désenchantement 

Parfois des adultes se glissent sur les images. Visages contrariés des mères qui regardent au loin l’horizon d’un trottoir. Corps voûté d’un petit vieux qui essaye de se frayer un chemin dans la marmaille. Faces sèches et sévères d’hommes épuisés par une journée de labeur. Mais Helen Levitt nous les mêle aux enfants, comme pour mieux nous faire rendre compte de l’absurdité du monde et de celle de la nature des adultes. Chez eux, il y a comme une enfance volée, comme une enfance rognée par le temps et le désenchantement. Ils semblent l’avoir égarée et ils penchent leurs yeux vers le sol comme pour tenter de la retrouver. Ces personnes photographiées par l’artiste ont la mine défaite et donnent le sentiment d’une amertume, du poids d’une désillusion qui fait mal. 


Helen Levitt, New York, 1940. L’Albertina, Vienne. Prêt permanent de Austrian Ludwig Foundation for Art and Science. Film Documents LLC, avec l’aimable autorisation de Thomas Zander Gallery, Cologne.

Vague noire 

Certains enfants ont le visage de cette désillusion. C’est le cas de cette jeune fille au regard sombre. Vit-elle un deuil ? A-t-elle quelqu’un de malade dans sa famille ? Sa sévérité détonne dans le paysage des autres enfants. C’est aussi le cas de ces deux jeunes gens qui fument des cigarettes au pied d’un immeuble, l’œil dans le vague, l’air absent. Ils paraissent avoir trop vite grandi et ils ont déjà les soucis des adultes dans les yeux. C’est enfin le cas des enfants qu’Helen Levitt prend en photographie à Mexico tandis qu’elle s’y rend en 1941. Là-bas, elle enregistre la misère sociale qui se répand comme une vague noire dans les rues de la ville. Les gens en haillons. Les petites filles aux robes déchirées. Les pauvres qui se meuvent comme des lambeaux de chairs affamés. Le jeu s’absente. Seule demeure la gravité d’une situation sociale alarmante. 

Petite fille 

Et puis, de retour à New York, surgissent des hommes qui sont restés des enfants. Celui-là qui lève son chapeau en faisant un grand écart avec ses jambes et salue la photographe d’un air espiègle. Celui-là qui fait le clown pour la pose tandis qu’il est assis sur le devant de son camion. À ces adultes au fond desquels règne un bout d’enfance et qu’Helen Levitt sait capturer, se greffe la petite fille qu’elle est restée et qui trouve dans la photographie sa façon de continuer à être malicieuse. En 1938, elle prend en photographie des passagers du métro new yorkais. Grâce à un système ingénieux, elle parvient à les prendre à leur insu. En résultent de drôles de portraits où le quidam moyen rêvasse sur une banquette du transport en commun sans se douter que son visage est en train d’être enregistré par la photographe. 


Helen Levitt, New York, 1940. L’Albertina, Vienne. Prêt permanent de Austrian Ludwig Foundation for Art and Science. Film Documents LLC, avec l’aimable autorisation de Thomas Zander Gallery, Cologne.

Trésor 

Mais Helen Levitt excelle surtout dans le portrait qu’elle fait des enfants. Elle ne cessera d’y revenir, comme dans ces photographies tardives qu’elle fera dans les années 1970, en couleur. Ces deux bambins devant une machine à bonbons et qui semblent la garder comme un trésor par exemple. Comme lorsqu’elle publie un livre et qu’elle met en couverture la photographie d’une bande de mômes fiers de poser devant la caméra. Ou bien comme lorsqu’elle fait un film, intitulé In the Street, et qui relate la vie des bandes de gamins des rues de New York. Des gamins avec leur imaginaire et leur secret. Nous le voyons peut-être le mieux quand Helen Levitt photographie des dessins à la craie réalisés par leurs petites mains. Un tableau sacré aux milles mystères... 


Helen Levitt, New York, 1940. L’Albertina, Vienne. Prêt permanent de Austrian Ludwig Foundation for Art and Science. Film Documents LLC, avec l’aimable autorisation de Thomas Zander Gallery, Cologne.

Par Jean-Baptiste Gauvin 

 

Helen Levitt, Observatrice des rues new-yorkaises

Du 1er juillet au 22 septembre 2019

Espace Van Gogh Place Félix Rey, 13200 Arles 

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