En s’intéressant aux lieux témoins et à la vie qui passe, la photographe américaine a sublimé la question du souvenir en photographie. Une large exposition lui rend hommage au Jeu de Paume à Paris. 


The Two Virginias #4, 1991, Tirage gélatino-argentique, Collection privée © Sally Mann

C’est une série d’images qui dit l’importance du passé chez Sally Mann et combien sa vie est mêlée à celle de la société américaine dans laquelle elle est née. « Deux Virginias » sont intitulées ces photographies. Virginia Mann, la fille de la photographe, qui pose à côté d’une autre Virginia, Virginia Carter, la nourrice de la photographe. Ainsi, Sally Mann réunit une enfant et une vieille dame, sa propre fille et celle qui l’a dorlotée quand elle était elle-même une enfant. C’est dire le poids du passé chez la photographe, surtout quand on apprend que sa nourrice, Virginia Carter était une afro-américaine, descendante d’un peuple qui a souffert l’esclavage aux Etats-Unis. Sally Mann s’empare de cette histoire tragique et la magnifie à travers des photographies évocatrices. Telles sont par exemple les images qu’elle réalise de champs de bataille de la Guerre de Sécession. La photographe revient sur les lieux plus de cent ans après et traque les âmes errantes, ce que le sol peut dire des traces fantômes... L’artiste utilise des procédés anciens comme celui du collodion humide à la mode au XIXème siècle. Cela donne de la matité à ses images, comme un voile impénétrable qui nimbe le tableau d’une touche noirâtre et empêche d’y voir clair, d’être complètement dedans. Telles sont aussi les images qu’elle fait des rivières et marécages, lieux où s’échappaient parfois les esclaves afro-américains, mais là, aussi, où ils trouvaient la mort. Telles sont enfin les vues qu’elle prend d’églises construites par la communauté afro-américaine peu de temps après la fin de la Guerre de Sécession et qu’elle photographie toujours avec ce filtre opaque qui nous tient loin d’un brutal sentiment de réalité, qui nous pousse à la songerie. 


Blackwater 17, 2008-2012, Ferrotype Collection de l’artiste © Sally Mann

Transmission parentale 

Un peu plus loin dans l’exposition sont montrées des photographies que Sally Mann a réalisées de corps et de visages dans son entourage proche. Elle saisit par exemple son époux, Larry, atteint d’une dystrophie musculaire. Elle le compare au dieu grec Héphaïstos, celui qui a été chassé de l’Olympe à cause de sa difformité. Elle photographie aussi ses filles dans d’élégants portraits où elle cache une partie du visage. Il y a une réflexion sur la vie et la mort, le temps qui passe, la mémoire insaisissable et virevoltante comme une flamme. Il y a surtout, dans la première partie de l’exposition - qui pourrait être la dernière - les portraits d’enfants que réalise Sally Mann. C’est peut-être son chef d’œuvre, du moins ce qui la fait connaître du grand public. Pendant près de dix ans, elle a photographié ses trois enfants : Emmett, Jessie et Virginia. Ce sont des portraits extrêmement libres et poétiques. Si certains dévoilent la nudité des enfants - ce qui a valu à la photographe des critiques - c’est pour chanter l’innocence et la sauvagerie qui appartiennent aux mômes qui vivent ainsi, sans se soucier du regard d’autrui et sans être pervertis par la sexualité. Surtout, ces portraits d’enfants sont un très beau témoignage de la transmission parentale. Sally Mann joue avec son sentiment maternel. Elle photographie par exemple une de ses filles en train de dormir tandis qu’un alligator est tout proche d’elle. Rassurez-vous, il s’agit d’un alligator gonflable... Mais tout de même, cette photographie dit quelque chose de l’inquiétude d’une mère devant l’insouciance de son enfant. Une autre montre une de ses filles avec une robe blanche que la photographe portait elle-même enfant et qui lui vient de son arrière grand-mère... Et que dire de cette photographie où on voit son mari, Larry, se raser près d’une rivière tandis que sa fille le regarde ? Ou bien celle où son fils semble en avoir marre d’être photographié et la contemple avec un air de reproche ? Que dire, enfin, de cette photographie, forte comme tout, où Emmett saigne du nez, le torse envahi par le sang ? Ce sont les ravages d’une vie sauvage, mais où il y a tant de joie à la vivre ainsi. 


Bloody Nose, 1991, Cibachrome. Collection privée © Sally Mann

Easter Dress, 1986, Tirage gélatino-argentique. Patricia and David Schulte © Sally Mann

Trumpet Flowers, 1991, Cibachrome. Collection privée © Sally Mann

Virginia #6, 2004, Tirage gélatino-argentique, National Gallery of Art, Stephen G. Stein Employee Benefit Trust © Sally Mann

Ponder Heart, 2009, Tirage gélatino-argentique, Washington, National Gallery of Art, Fonds Alfred H. Moses et Fern M. Schad. © Sally Mann

Battlefields, Cold Harbor (Battle), 2003, Tirage gélatino-argentique. Washington, National Gallery of Art, don du Collectors Committee et du Fonds Sarah et William L. Walton © Sally Mann

Beulah Baptist, 2008-2016, Tirage gélatinoargentique, Collection de l’artiste © Sally Mann

Par Jean-Baptiste Gauvin 

 

Sally Mann Mille et un passages

Du 18 juin au 22 septembre 2019

Jeu de Paume 1 Place de la Concorde, 75008 Paris 

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