À l’été 2022, la Gironde brûle. Deux foyers distincts déclenchent les incendies : l’un débute le 12 juillet à La Teste-de-Buch, causé par une panne de véhicule, et l’autre à Landiras, à l’origine incertaine, mais probablement criminelle. Ces deux brasiers, attisés par la sécheresse et les vents, embrasent en quelques jours plus de 30 000 hectares de forêt. Autant d’hectares de pins maritimes partent en fumée, emportant avec eux un pan entier de paysage, de mémoire et de liens. Trois ans plus tard, l’exposition « 600° » du collectif LesAssociés revient sur ces incendies, non pour en illustrer la violence, mais pour en interroger l’après. Ce que le feu laisse derrière lui. Ce qu’il révèle.
Dans les salles de l’écomusée de Marquèze, au cœur des Landes, les images ne crient pas. Elles observent. Elles enregistrent les stigmates et composent les silences. « Nous ne voulions pas montrer le feu dans sa dimension spectaculaire, comme l’ont fait les médias », explique Alexandre Dupeyron, l’un des six photographes du collectif. « Nous avons voulu témoigner de l’après, du vide, du traumatisme, de la lente reconstruction. »
Après l’incendie, la flamme humaine
Le projet n’est pas né dans l’urgence. Pendant deux ans et demi, les membres du collectif ont arpenté les territoires sinistrés, recueillant près de 80 heures de témoignages : habitants, chasseurs, néoruraux, pompiers, chercheurs, exploitants forestiers… Une matière dense qui irrigue une œuvre à la fois politique et sensible. Ainsi Alexandre Dupeyron, Michaël Parpet, Joël Peyrou, Alban Dejong, Élie Monferier et Olivier Panier des Touches revendiquent une approche à la croisée du documentaire, du journalisme et de la création contemporaine.
Chaque photographe a ensuite suivi sa propre piste. Joël Peyrou, par exemple, a commencé par écouter longuement avant de sortir son appareil. « Sa photographie intervient toujours après l’entretien. Il faut cette intimité préalable, cette confiance tissée par les mots », explique Dupeyron. Ces visages alignés dans l’une des pièces de l’exposition incarnent une parole collectée avec patience. En vis-à-vis, des verbatims issus de ces échanges viennent donner chair aux images, et la chair de poule quand on y découvre les expériences vécues par les habitants face au feu.
Le collectif n’apporte pour autant pas de réponses. Il met en tension. « La forêt appartient à tous : aux cueilleurs, aux chasseurs, aux industriels. Et face à une catastrophe de cette ampleur, il faut interroger ce que nous voulons en faire. » Certains photographes s’immergent dans les communautés locales, d’autres fabriquent des installations plastiques à partir des matériaux brûlés. Une propriétaire a même choisi de ne pas replanter, de laisser la forêt en friche. « Ces arbres, nous les avons utilisés pour une installation inversée, comme une manière de rappeler qu’il y a une autre voie possible », explique Alexandre Dupeyron. « Le feu, c’est aussi ce qui rend tout instable, tout fragile », précise t-il encore. « On a voulu que cette exposition reflète cette instabilité. Rien n’est figé, même nos certitudes sur ce qu’est un paysage. On dit souvent que la nature est fragile, moi je la trouve d’une grande force, vu tout ce qu’on lui fait subir… »
Une exposition qui s’ancre dans le territoire
À Marquèze, l’exposition se déploie en deux grandes salles, pensées comme des traversées. La première mêle différents régimes d’images : photographies qui révèlent ce que le feu a brûlé ou fondu, créant d’étonnantes sculptures notamment, photographies aériennes, mais aussi archives. L’un des murs est entièrement consacré aux unes du journal Sud-Ouest, retraçant jour après jour l’avancée des flammes, jusqu’au moment où l’incendie devient hors de contrôle. « On a doublé la une du 19 juillet, parce que ce jour-là, deux éditions ont été publiées, traduisant l’escalade dramatique. »
Autre moment fort : une série de photographies minimalistes, inspirées de l’esthétique japonaise, qui captent la renaissance du végétal. Des pousses, des souches, des traces. « Ce sont des images silencieuses, mais très puissantes », note Dupeyron. « Elles témoignent d’un retour à la vie, sans pathos. »
Dans cette même salle, des objets calcinés sont présentés sur des socles, et des tirages photographiques sur des murs de palettes en bois, clin d’œil à l’économie de la forêt industrielle. « La palette, c’est l’objet mondial par excellence. Elle a traversé plus de pays que vous et moi. Elle est le symbole même de ce que cette forêt produit. »
Le projet « 600° » donne aussi à voir des photographies issues des archives du musée, notamment des grands incendies de 1949. Certaines images sont absentes, d’autres se répètent : « Une allégorie de la mémoire lacunaire », résume Dupeyron. « On oublie vite, on reconstruit à l’identique, comme un réflexe de survie. »
Dans la seconde salle, la souche d’un arbre monumental trône au centre : Janus. Cette grume de pin, récupérée dans la forêt de La Teste, a été travaillée par Alexandre Dupeyron comme une sculpture-totem. « Janus, c’est à la fois la force et la mémoire. Une trace presque mythologique. » Les photographies les plus directement documentaires occupent elles le reste de l’espace : abris de fortune, silhouettes de pompiers, maisons bordant des zones calcinées. « Le feu suit l’homme », rappelle Dupeyron. « Il n’y a pas de feu sans activité humaine. »
La scénographie, réalisée en grande partie à partir de matériaux réemployés, prolonge ce propos. Les photos sont parfois suspendues sur du papier kraft, ou encadrées avec du bois récupéré. Rien n’est neutre. « On voulait que tout, même le dispositif d’exposition, fasse sens. » Elle déploie ce propos sur un autre lieu emblématique, la Dune du Pilat: conçues avec de jeunes architectes et des artisans locaux, des cabanes servent de supports d’exposition : elles incarnent aussi l’utopie fragile d’un « habiter autrement ». « L’enjeu, c’est aussi de provoquer le dialogue. La forêt divise. Les écologistes, les chasseurs : tous aiment la forêt, mais ne se parlent pas. Si notre exposition permet de créer un minimum d’écoute entre ces mondes, alors elle aura rempli son rôle. »
Par sa forme même, « 600° » interroge la place du photographe. Pas seulement témoin, mais aussi passeur et assembleur. Le livre qui accompagne l’exposition, composé avec des anthropologues, des écrivains, des scientifiques, prolonge cette ambition : faire œuvre commune. « Ce travail est collectif. Chaque photographe a sa propre écriture, mais nous partageons des préoccupations politiques. Nous ne cherchons pas une esthétique homogène, mais une profondeur de regard. »
Face à un territoire bouleversé, le collectif LesAssociés a ainsi choisi l’écoute. Face à la mémoire lacunaire – celle des incendies de 1949, par exemple, déjà oubliés – il oppose une volonté de transmission. Face à la brutalité du feu, une lenteur, une attention. Il ne s’agit pas de regarder les cendres avec nostalgie, mais d’ouvrir un champ des possibles. « Habiter la forêt, ce n’est pas la consommer », rappelle Dupeyron. À l’heure où les mégafeux se multiplient sur tous les continents, « 600° » résonne comme un signal lointain — mais clair — de ce que l’art peut encore produire : un espace où l’on pense ensemble, depuis ce qui brûle.
« 600° » est une exposition du collectif LesAssociés à voir jusqu’au 31 décembre 2025. Plus d’informations sur le site du collectif.