Le photographe américain Robert Frank, l’un des plus célèbres du XXe siècle, et précurseur de la photographie documentaire avec le livre The Americans, est décédé à Inverness aux États-Unis, ce lundi 9 septembre 2019 à l’âge de 94 ans. Sa mort a été confirmée au New York Times par la galerie Pace-MacGill, qui le représentait.


Parade – Hoboken, New Jersey, 1955 © Robert Frank, from The Americans 

Robert Frank, né en Suisse en 1924, arrive à New York à l'âge de 23 ans en tant que réfugié artistique. Les États-Unis, c’est surtout l’objet de son livre devenu culte et aussi d’une critique de sa société, au travers de son regard, celui d’un Européen.

Il traverse ainsi le pays en 1955 et photographie les Américains dans le bus, au restaurant, dans la rue, chez eux. Un cow-boy, un homme tatoué faisant sa sieste sur l’herbe d’un parc, la souffrance d’une femme qui vient d’enterrer un proche, un cireur de chaussures, une route, des femmes qui trinquent : seules quatre-vingt-quatre de ses images furent publiées, en 1958, dans l’indifférence.

Jugée triste, perverse, voire subversive par la presse américaine d’alors - « Robert Frank, un homme sans joie qui déteste son pays d’adoption » -, la reconnaissance de son oeuvre majeure n'est pas immédiate. Les images sont initialement considérées comme déformées, tachées et amères. Pourtant, au cœur de cette critique sociale figure une idée romantique : celle du photographe qui recherche une réalité, aussi brute, âpre ou joyeuse soit-elle.

Son importance ne cesse ensuite de croître au fil des années. Si The Americans défraye la chronique pour son caractère politique, il conteste aussi les formes de la photographie documentaire de l’époque, définie par des images nettes, bien éclairées et à la composition classique.

Devenu le livre le plus influent de l'histoire de la photographie, Robert Frank fut salué comme un véritable novateur par ses pairs, les critiques et le grand public. « Vous regardez ces photos, et à la fin vous ne savez plus du tout quel est le plus triste des deux, un jukebox ou un cercueil », écrivait Jack Kerouac, figure de la Beat Generation, dans la préface du livre. The Americans vient d’être réédité aux éditions Delpire, son éditeur original, il y a un an.


Funeral – St. Helena, South Carolina, 1955 © Robert Frank, from The Americans 

Frank le cinéaste

Robert Frank était également un cinéaste confirmé. En 1960, en compagnie de Jonas Mekas (décédé en janvier dernier), Peter Bogdanovich et d'autres cinéastes figures du cinéma underground new-yorkais, il fonde le New American Cinema Group. Pull My Daisy est son premier film en 1959. Le scénario, inspiré d'une soirée chez le poète Neal Cassady, est un fragment d'une pièce inachevée. Le texte est écrit et lu en voix off par Jack Kerouac. Produit dans le studio de l’artiste Alfred Leslie à East Village, il rassemble des figures des sixties : Allen Ginsberg, Mary Frank, Grégory Corso, David Amram, Larry Rivers.

Robert Frank réalise son premier long métrage en 1965. Me and My Brother fait référence à Peter Orlovsky (un poète et protégé d'Allen Ginsberg) et son frère schizophrénique Julius. Peter organise la sortie de l'hôpital Bellevue de Julius et l’entraîne dans les réunions de la Beat Generation. Robert Frank suit alors de près le maniaque Peter et le catatonique Julius d’une situation à l’autre, jusqu’à ce que Julius s’éloigne de la caméra et sorte du film. Avec ce film, Robert Frank commence à brouiller les frontières entre réalité et fiction, et se positionne alors en précurseur du docu-fiction.

Cocksucker Blues est son film le plus controversé. Il retrace la tournée de 1972 des Rolling Stones en Amérique du Nord à la suite de la sortie de l'album Exile on Main Street. Le documentaire montre de nombreux extraits des concerts de cette tournée triomphale, mais également des scènes filmées backstage, ainsi que des scènes tournées lors du séjour du groupe de rock britannique dans des hôtels, dans leur avion privé, ou dans les limousines qui les transportent entre deux concerts, avec tous les excès et la débauche inhérents à leur style musical et à l’époque. Le film comporte des scènes osées et crues, où l'on peut voir notamment, des groupies nues fumant des joints et se faisant des injections d'héroïne, une scène de fornication dans un avion, Mick Jagger sniffant de la cocaïne et simulant une masturbation ainsi que Keith Richards jetant un poste de télévision du sixième étage d'un hôtel. Jugé trop scandaleux par les Rolling Stones eux-mêmes, il a longtemps été interdit à la diffusion. Aujourd’hui l’oeuvre est disponible sur internet et est projetée lors d’évènements à son hommage, comme en mai dernier lors du festival ImageSingulières, à Sète, en France, où elle fut présentée par le commissaire et journaliste Christian Caujolle. 


Elevator – Miami Beach, 1955 © Robert Frank, from The Americans 

 


Beaufort, South Carolina, 1955 © Robert Frank, from The Americans 

 


Photographer Robert Frank, covering Opening Night, at the Old Metropolitan Opera, 1953 © Bedrich Greunzweig, International Center of Photogtraphy

 

 
© Dodo Jin Ming

 

 

Par Jonas Cuénin

 

Robert Delpire, The Americans

Editions Delpire

35€

Article précédent Article suivant
À lire