Loop


Le Festival, qui se déploie dans le Nord de la France, a choisi d’évoquer cette année l’anthropocène, c’est-à-dire la période où l’être humain a commencé à avoir un impact significatif sur l’écosystème de la planète. Des images parfois violentes qui interrogent profondément nos actes. 


CTRL-X. A topography of e-waste © Kai LÖFFELBEIN

Ces personnes ont les mains plongées dans le métal. Ils font le tri entre les câbles et les barrettes d’ordinateurs, les puces de téléphones portables. Tous ces appareils sont obsolètes et finissent dans des décharges à ciel ouvert au Ghana, en Chine ou en Inde. Parfois, des enfants travaillent là, posent leurs doigts sur des substances dangereuses pour leur santé. C’est l’amer constat du photographe Kai Löffelbein qui a enregistré cette économie parallèle à travers le monde et nous fait savoir que les machines que nous avons dans nos poches terminent parfois dans les mains de ces enfants…

Des mains que n’a même pas une jeune femme prise en photographie par Mathieu Asselin. Elle est née avec une malformation liée à l’utilisation de l’agent orange pendant la guerre du Vietnam. Un produit fabriqué par Monsanto, ce que relate le photographe dans un livre dont une partie des images sont montrées ici. On y voit l’implantation de l’industriel aux États-Unis et les conséquences désastreuses de ses substances sur l’environnement. 

Le photographe italien Stefano Schirato documente, pour sa part, les effets de la pollution sur les maladies humaines dans son pays. Il a intitulé son travail Terra Mala (La mauvaise terre) et livre dans de sobres clichés en noir et blanc un cri d’alarme intense sur les conditions de vie néfastes des habitants qu’il côtoie. 


Casoria - Napoli, 2016 © Stefano Schirato 

Inondations 

Mais la pollution n’abîme pas uniquement l’être humain. Elle touche aussi les êtres vivants qui nous entourent. C’est ce que dénonce Chris Jordan avec des photographies chocs : des oiseaux marins retrouvés morts sur des plages, le ventre rempli d’objets en plastique. Une série qui fait particulièrement froid dans le dos tandis qu’en face sont exposées les images d’Hans Sylvester. Ce dernier est allé photographier les paysages du désastre. D’immenses décharges, des forêts dévastées, les effets d’une agriculture intensive qui ne pense pas aux lendemains… 

Ces paysages meurtris trouvent une résonance avec le travail de Gideon Mendel qui a fait le portrait d’habitants sinistrés par des inondations. Émouvantes images où on les voit poser devant leurs propriétés détruites, les jambes dans l’eau. Des catastrophes qui augmentent aujourd’hui à l’heure du réchauffement climatique et qui préfigurent le siècle qui s’ouvre devant nous. C’est d’ailleurs à cause de notre exploitation des ressources de la planète que l’heure du réchauffement climatique a sonné. Une exploitation que montre très bien le photographe Charles Xelot qui s’est rendu dans l’Arctique russe là où se déploie l’un des plus grands gisements de gaz au monde. De gigantesques installations industrielles qui prouvent combien l’être humain dévore littéralement les sols de la Terre et contribue au réchauffement climatique. 


Dystopia © Alexa BRUNET/ Transit

Joconde

Cet effarant constat est poussé à son paroxysme dans une fiction qui ne laisse pas de marbre : Dystopia. La photographe Alexa Brunet s’est amusée à inventer des situations cocasses dans un futur imaginaire : un groupe de touristes qui se battent pour voir un brin de plantes comme s’il s’agissait de la Joconde, une fermière avec un casque de cosmonaute pour survivre aux émanations toxiques d’un tracteur partant à l’horizon et, infiniment plus noir, des êtres humains nus dans une porcherie, à même le sol, comme s’ils étaient des bêtes bonnes à l’abattoir. Ces tableaux dystopiques troublent profondément et font formidablement échos aux tranches de réel captés par les travaux des photographes exposés autour. Il y a comme une évidence dans ce geste créatif, comme si nous étions déjà habitués à ce film noir et que nous n’étions pas très loin de voir les plantes comme des espèces rares, de voir en l’être humain une proie au même titre qu’un gibier. 


Éloge de la simplicité, Trois rondes et juteuses, 2018 © Amélie CHASSARY 

Vaches

Heureusement pour nos yeux et notre esprit, d’autres artistes prennent le contrepied de cette vision désenchantée et nous donnent à voir, dans toute sa complexité, la beauté de la nature. C’est ce que réalise parfaitement Amélie Chassary en photographiant des natures mortes aux fruits. La photographe confie choisir avec un soin extrême la pomme dont elle va faire le portrait. Selon elle, les fruits ont les mêmes caractéristiques esthétiques que le visage d’une personne. Ils ont, ainsi, droit au même traitement à l’image et la photographe les place de telle façon qu’en jaillit tout l’éclat de leur nature profonde, aidée par un fond de couleur savamment choisi. 

La photographe Ursula Böhmer s’est entichée, pour sa part, des vaches qui vont paître dans les champs d’Europe. Elle en fait des portraits amusants et touchants où l’animal vous regarde avec un air digne dans un ensemble noir et blanc qui lui sied bien. 


All ladies. Cows in Europe, Barrosã, Portugal / Alto Trás-os-Montes © Ursula BÖHMER

Tandis que Thierry Ardouin dresse, pour sa part, de gros plans de graines - symboles de la fécondité, de la renaissance d’une planète en danger - trois autres photographes s’intéressent aux glaciers, icônes d’un monde qui est en train de brûler. Deux d’entre eux sont allés au Groenland et ils en ont rapporté - l’un en couleur, l’autre en noir et blanc - des tableaux vibrants où l’on voit l’imposante surface glacée se révéler à la lumière. La photographe Aurore Bagarry a choisi, quant à elle, d’aller voir le glacier du Mont-Blanc. Elle en extrait toute la fragile beauté, sans cesse admirée, sans cesse menacée, dans ce duo complexe qui résume notre rapport à la planète Terre aujourd’hui. 


Glaciers du massif du Mont-Blanc © Aurore BAGARRY

 


La planète affolée © Hans Silvester 

 


Midway : Message from the Gyre © Chris Jordan

 


Du gaz sous la toundra © Charles XELOT / Courtesy of Sitdown Gallery

 

Par Jean-Baptiste Gauvin

 

Le Quadrilatère

22 Rue Saint-Pierre, 60000 Beauvais

Pour les autres lieux, rendez-vous sur le site du Festival ici

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