Loop


Dans ses photographies, l’artiste japonaise se met en scène parée de ses créations en tissu, extensions d’un corps amputé et atypique. Née avec un lourd handicap physique touchant notamment ses membres inférieurs, Mari Katayama s’est, très jeune, tournée vers la création pour surmonter sa condition. La galerie Sage lui consacre une exposition sur son stand à Paris Photo.


Shadow puppet #020, 2016 © Mari Katayama / SAGE Paris

Si vous lui demandez comment ce travail photographique a commencé, la jeune femme vous regardera d’un air malicieux et vous demandera en retour : « Vous avez du temps ? C’est une longue histoire… ». C’est ainsi qu’elle commence le récit de sa vie : celui d’une petite fille handicapée qui voulait, affirme-t-elle, « ressembler aux petites filles de son âge ».


Shadow puppet #010, 2016 © Mari Katayama / SAGE Paris

De fil en aiguille

« J’aime la couture » dit-elle d’emblée. Du fait de la déformation de ses jambes, elle raconte que sa mère et sa grand-mère ont toujours fait preuve d’une grande créativité pour lui confectionner des vêtements adaptés à son corps. « La couture »  explique-t-elle « est ma première forme d’expression. Quand il me venait une idée, je la cousait au lieu de l’écrire. J’ai su tenir un fil et une aiguille avant de savoir tenir un crayon ». À l’âge de 9 ans, Mari Katayama décide de se faire amputer des deux jambes. Lasse de se déplacer avec ces larges bottes-prothèses qui alourdissent son allure, cette décision radicale est motivée par ce besoin de ressembler davantage aux filles de son âge, en portant notamment les mêmes chaussures que ses camarades. Mais cet espoir d’amputation comme geste d’assimilation est déçu et elle affirme qu’elle n’a jamais trouvé de réel équilibre entre l’idéal corporel qu’elle s’était imaginé et la réalité de son apparence. Elle trouve alors refuge dans la couture. Instinctivement, elle coud. Sans but précis, sans réfléchir, elle coud. Pour s’occuper ou peut-être pour oublier les amis qu’elle n’a pas, elle coud. Et sous ses aiguilles naissent des objets anthropomorphes dénués de fonction et d’utilité. Un univers fait de pied, de mains, de jambes, de coquillages, de cheveux, de dentelles et qui constitue le cocon dans lequel elle grandit. 


Shadow puppet #013, 2016 © Mari Katayama / SAGE Paris

Pince de crabe

Adolescente, Mari Katayama ressent le besoin de communiquer avec le monde extérieur et de partager ses créations. Elle réalise alors les premières photographies de ses sculptures qu’elle publie sur son blog de l’époque, le populaire MySpace. Mais elle s’aperçoit rapidement que les objets seul ne suffisent pas à faire comprendre le contexte singulier de leur confection. Elle décide alors de se mettre en scène dans ses photographies et de dévoiler son corps, si longtemps resté caché. Dans le contre-jour d’une fenêtre, elle nous apparaît ainsi tel une créature mythologique parée de ses membres étranges et inutiles. La photographie lui permet d’explorer les courbes et les sinuosités de son corps imparfait. Un corps qu’elle assume et dont elle aime jouer, comme sur ces ombres chinoises qui révèlent avec humour la malformation de sa main en forme de pince de crabe. Dans son univers, son corps se métamorphose au gré de ses sculptures et de son imagination. Elle qui a tout osé pour conformer son corps aux normes des canons de beauté adopte, dans l’intimité de son atelier, des allures aussi improbables que poétiques, véritable griffon de chiffon.


Bystander #014, 2016 © Mari Katayama / SAGE Paris

Nahoshima

Soucieuse du moindre détail, l’artiste raconte qu’elle peut parfois passer des jours à installer le décor de ses mises en scène. « C’est le control freak dans ma tête qui contrôle tout ! » dit-elle en rigolant. Ainsi, pour l’une de ses dernières séries Bystander, l’artiste va même jusqu’à réaliser les croquis de ces photographies réalisées pour la première fois en extérieur. C’est là, étendue sur la plage de l’île de Nahoshima, que l’artiste choisit de se confronter à un décor naturel. Un choix d’autant plus fort et symbolique lorsque l’on sait que l’île voisine servait de décharge pour les produits industriels et que ces derniers échouaient précisément sur la plage où elle décide de se photographier. Son corps tentaculaire, ainsi échoué sur les rives malades de cette plage, apparaît alors comme la métaphore d’un environnement pollué. Mais autour d’elle la vie continue. Les vagues, les nuages, les bateaux poursuivent leur course, imperturbables. La nature s’adapte à tout, comme elle l’a su faire avec son corps meurtri. Et elle de conclure : « j’ai de l’espoir en l’être humain »


On the way home#001, 2016 © Mari Katayama / SAGE Paris

 


 On the way home #005, 2016 © Mari Katayama / SAGE Paris

 


 Shadow puppet #002, 2016 © Mari Katayama / SAGE Paris

 


 Shadow puppet #014, 2016 © Mari Katayama / SAGE Paris

 

Par Coline Olsina

 

Mari Katayama

Paris Photo - Solo Show - Galerie Sage - C33

Du 7 au 10 novembre 2019

Grand Palais, 3 Avenue du Général Eisenhower, 75008 Paris

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