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Au Mucem à Marseille, une magnifique exposition réunit les travaux d’artistes afghans contemporains. Tous ont en commun d’avoir vécu dans un pays rongé par l’insécurité et la terreur. Parmi eux, deux photographes. 

Il aborde un sourire large quand on lui parle, mais ses yeux ont une profondeur qui révèlent qu’habiter l’Afghanistan est la source d’une inquiétude permanente. Ici, assis à la terrasse d’un café de Marseille, à plus de 6000 kilomètres de son pays, Morteza Herati raconte son passé. Fils d’un photographe de studio qui faisait des portraits d’identité, il ne se destinait pas à travailler dans l’image. Alors qu’il est adolescent, des talibans exigent que ce soit lui - et non son père - qui les prend en photo car il aurait, selon eux, l’œil plus pur, plus innocent. C’est ainsi qu’il commence à faire ses premières photographies. Petit à petit, il se rend compte du pouvoir de ce médium. Il entame alors un travail plus personnel. 


Les garçons du fleuve. Serie I 2016 © Morteza Herati

Fleuve 

« Vivre en Afghanistan c’est prendre un risque et c’est être toujours en danger », affirme-t-il quand on lui demande si ce n’est pas trop difficile d’exercer ce métier alors que la vie est rythmée là-bas par une atmosphère de guerre civile et des attentats en série. « Si le climat est difficile, pourtant je n’y pense pas au quotidien », dit-il aussi. 

C’est par l’envie de se comprendre mieux qu’il est allé sur les traces de son enfance. Il avait alors comme habitude de se baigner dans un fleuve, le fleuve Harirud, qui borde la ville d’Hérat dont il est originaire. Morteza Herati rencontre soudain une ribambelle de gamins qui, comme lui en son temps, viennent se plonger dans l’eau et jouer sur la rive. « La plupart de ces enfants travaillent », explique le photographe, « ce moment dans le fleuve est l’un des rares moments où ils peuvent retrouver leur enfance ». 


Murs à Herat © Morteza Herati

Mur 

Muni de son appareil photo, Morteza Herati réalise deux séries. L’une en noir et blanc en 2016 et l’autre en couleur en 2018. Sur chacune, on voit les garçons se jeter à l’eau, prendre un plaisir inouï à oublier les soucis du quotidien dans un simple plongeon. « Il y a une sérénité extraordinaire en ces lieux », témoigne le photographe.

Morteza Herati a aussi réalisé une autre série qui est présentée un peu plus loin dans l’exposition. Il s’agit d’images d’un mur dans la ville d’Hérat. Ce mur avait été d’abord recouvert de préceptes religieux avant que des habitants, dans un acte de rébellion, viennent ajouter des slogans, des phrases, des dessins. Devant la persistance de ces écrits contestataires - et qui témoignent d’une révolte grandissante -  les autorités afghanes ont décidé de laisser le mur en blanc et donc, d’effacer les premiers écrits religieux. 


Policière 2010 © Farzana Wahidy

Mariage

À ces photographies de Morteza Herati répondent celles d’une femme, Farzana Wahidy. La photographe documente la vie d’une femme en Afghanistan et notamment comment vivre quand on porte le vêtement traditionnel qui recouvre de la tête au pied en dissimulant le visage sous une grille de tissu, le tchardi. Elle montre les mines enjouées de femmes au salon de beauté tout en rappelant les violences qu’elles vivent comme lorsqu’elle fait le portrait d’une femme marquée par des traces de brûlure, qui s’est immolée par le feu dans un geste de désespoir. 

La photographe s’intéresse aussi au mariage, événement clé dans la vie de la plupart des Afghans - qui parfois s’endettent beaucoup pour une fête exceptionnelle. Elle prend par exemple ce couple juste après la cérémonie, comme défaits par ce qui leur arrive et on peut se demander à quel point il s’agit d’un mariage d’amour. Il y a aussi ces jeunes époux qui posent dans un bâtiment en ruine, complètement détruit par les bombes. Il s’agit du Palais de la paix…


Mariage 2008 © Farzana Wahidy

Cauchemar 

Les images de ces deux photographes prennent place dans un ensemble de travaux d’artistes sélectionnés par la commissaire d’exposition Guilda Chahverdi. Elle a réuni des regards extrêmement bouleversants sur un pays où règne un climat de danger permanent. Créer là-bas est un parcours du combattant et les artistes l’expriment avec intensité, se servant de différents supports comme l’écriture, la vidéo, la performance, le conte ou encore la peinture. 

À ce titre, il y a le travail saisissant du peintre Mahdi Hamed Hassanzada. Habitant un temps à Kaboul avant de devoir s’exiler à Istanbul, puis aux États-Unis, il a réalisé des toiles où se lisent l’effroi de vivre dans un pays traversé par tant de dangers, ici un démon des contes persans qui revient le hanter, là le visage torturé d’un cauchemar qui se matérialise en un personnage effroyable… L’expression immédiate et sincère des tourments d’un créateur durement entravé dans sa liberté de créer. 


Respiration 2007 © Farzana Wahidy

Par Jean-Baptiste Gauvin

Kharmohra, L’Afghanistan au risque de l’art

22 novembre 2019 au 1er mars 2020

Mucem, 1 Espl. J4, 13002 Marseille

 

Catalogue de l’exposition édité chez Actes Sud

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