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Dans son documentaire Histoire d’un Regard, À la recherche de Gilles Caron, la réalisatrice Mariana Otero se plonge dans les archives du photographe français. Si l’enquête manque parfois de rythme, elle a le mérite d’exhumer quelques trésors oubliés de l’œuvre du reporter, disparu subitement au Cambodge en 1970, à l’âge de 30 ans.


© Fondation Gilles Caron / Clermes 

Un coffret gris est posé sur le siège passager de la voiture de Mariana Otero. Boîte noire de Gilles Caron, ce disque dur rassemble ses 100 000 clichés. La famille du photographe a accepté de le lui confier. Dans Histoire d’un Regard, À la recherche de Gilles Caron, la réalisatrice retrace la carrière fulgurante du reporter, disparu subitement en 1970 au Cambodge, à l’âge de 30 ans. Destin tragique que Mariana Otero rattache à celui de sa mère, artiste, elle-même décédée à l’âge de 30 ans.  

Six mois d’enquête

L’enquêtrice en herbe débute son investigation par une période qu’elle connaît bien : mai 68. Aux bruits des clics de sa souris, elle fait défiler les planches-contacts. Une photo retient son attention. Celle, iconique, de Cohn-Bendit et de son sourire arrogant face à un policier. Mariana Otero ponctue le film de ses commentaires, tutoie Gilles Caron et se livre à une recherche quasi-archéologique pour retracer son cheminement, comprendre son regard. Six mois de travail à reclasser ces archives à la numérotation parfois aléatoire. 


Daniel Cohn-Bendit devant la Sorbonne, 6 mai 1968 © Fondation Gilles Caron / Clermes 

Pour le premier grand reportage du photographe à Jérusalem, lors de la guerre des Six Jours (1967), la documentariste reconstitue avec un historien son parcours dans les rues de la Ville sainte. Il y a ce bel instant :  la diffusion des rares enregistrements de Gilles Caron, interviewé à la radio ou à la télévision. D’une voix posée, presque nonchalante, le reporter raconte ce premier fait d’armes. Lorsqu’il « s’est trouvé dans la guerre, comme ça, plof ! ». Il sera l’un des seuls à capturer les soldats israéliens embrassant le Mur des Lamentations. Son premier Scoop. « Un coup de pot formidable ! », avoue le photojournaliste. 

De l’Olympia à l’enfer du Biafra

Entre deux reportages, Gilles Caron se retrouve sur le front de la vie politique et culturelle parisienne. « Il n’y a pas tellement de différence entre couvrir la guerre en Israël et faire la première à l’Olympia. Pour moi c’est pareil », dira l’intéressé. Giscard, De Gaulle, Chirac, Brel, Piccoli… Il se faufile entre les paparazzis, court au premier rang, derrière la scène, sur le tournage du dernier Truffaut pour « trouver la petite histoire, trucmuche avec trucmuche ».  


Soldat Américan, guerre du Vietnam, Janvier 1967 © Fondation Gilles Caron / Clermes 

Mais le terrain le rattrape. Caron part là où vont nombre de ses confrères : le Vietnam. Il couvre en 1967 la bataille de Dak Tô, l’une des plus sanglantes du conflit. Dans les forêts calcinées par le Napalm, Caron mitraille de photos. 3 000 clichés en plein carnage, il est au cœur du combat, immortalise les visages apeurés des soldats, terrassés. En haut de la colline, « éclaboussé de sang et de chair », Caron réalise. Il est pris en photo par un soldat. L’air calme, toujours ce sourire en coin. En l’espace de six ans, partout où il se passe quelque chose, Caron est là. Dans un entretien télévisé, d’une moue enfantine, il peine à raconter l’horreur du Biafra (1968). Les massacres, la famine, ces hommes couronnés de munitions, ces enfants squelettiques. Il a voulu voir. 

Gilles Caron intime

Irlande du Nord, 1969, autre grand reportage de Gilles Caron. Mariana Otero se rend sur place et retrouve celles et ceux que le photographe a capturé lors des événements opposants catholiques et protestants. Ces gosses, cocktails molotov et pavés à la main faces aux véhicules blindés de la police, cette jeune fille en jupe et petits souliers au milieu des gravats, ce gamin coiffé d’un masque à gaz qui fera la Une de Paris Match... Des photos là aussi devenues des symboles. Après un reportage qui tourne mal au Tchad en février 1970, raconté dans le film par Robert Pledge, Caron pense à raccrocher. On découvre l’intimité paisible d’un père, allongé dans l’herbe, photographiant ses enfants. Quand on lui demande de couvrir le Cambodge, il y va à contrecœur. « Je suis pour la vie de famille maintenant, et Gamma va devoir me trouver un remplaçant », écrira-t-il à sa femme. Il disparaît le 5 avril 1970. 


Emeutes du Bogside, Août 1969 © Fondation Gilles Caron / Clermes 

 


© Fondation Gilles Caron / Clermes 

 


Portrait de Gilles Caron, Décembre 1968 © Fondation Gilles Caron / Clermes 

 

La bande-annonce du film : 

 

Par Michaël Naulin

 

Histoire d’un regard, À la recherche de Gilles Caron

Documentaire de Mariana Otero.

Sortie le 29 janvier, (1h33).

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