Loop


À l'heure où les médias photo se font de plus en plus rares et où les questions autour du genre n'ont jamais été aussi fortes, il est urgent de ne pas oublier que l'image peut aussi nous unir. 

En ce mois de février, le dernier numéro du très respecté British Journal of Photography nous offre une expérience inattendue. En couverture, le magazine affiche le portrait d’un homme torse nu, bras levé, exhibant son biceps en contraction, image issue d’une exposition londonienne. Au dessous un titre: « Masculinités: Libération par la photographie ». Une page plus loin, nous découvrons une publicité pour une autre exposition, à New York cette fois, intitulée « Female in focus », littéralement « Focus sur la femme ». Deux évènements, deux messages, et une interrogation. La photographie serait-elle devenue le témoin de combats identitaires qui se font face, de causes honorables qui ne s’écoutent pas, d’artistes et d’acteurs qui suivent les lois d’un monde genré, désaccordé ?

Il n’est pas toujours nécessaire de parler fort pour se faire entendre, ni de durcir le ton pour résoudre les injustices. Il n’est surtout pas question d’opposer hommes et femmes pour que ceux là vivent en harmonie, ce que fait, peut-être inconsciemment, l’éditorial attenant du BJP: « (la masculinité) est un sujet pertinent pour 2020, en regard du mouvement #MeToo, l’avènement du nationalisme masculiniste… ». Cette observation nous renvoie directement à l’exposition « The family of man » organisée au MoMa de New York en 1955, fer de lance du mouvement des photographes humanistes, et qui brossait alors un portrait de l'humanité, insistant sur les différences entre les êtres mais aussi et surtout sur leur appartenance à une même communauté. La leçon d’Edward Steichen est d’autant plus actuelle que la photographie est devenue un outil aimé de tous, avec lequel chacun a son mot à dire, parfois de manière narcissique, comme sur les réseaux sociaux, parfois de manière poétique, comme sur les réseaux sociaux aussi. Et que sa puissance est telle qu’elle pourrait y faire beaucoup pour le grand rêve des Cartier-Bresson, Ansel Adams ou W. Eugene Smith. À nous éditeurs, artistes, curateurs, observateurs, nous qui nous sommes donné pour mission de défendre la photographie et les valeurs qu’elle porte, de montrer la voie en rendant cet héritage plus moderne que jamais. A nous de transmettre, de faire bouger les lignes, en rassemblant.

Février, c’est également le premier mois depuis 40 ans durant lequel le magazine américain Photo District News ne paraitra pas. Après Time Lightbox, Lens du New York Times, c’est une publication photo historique de plus à mettre les clefs sous la porte. Victime de la crise de l’information, qui malheureusement ne semble vouloir s’arrêter. Blind n’a certainement ni l’histoire ni la renommée de PDN, mais nous sommes prêts à prendre le relai, avec humilité et ambition. Depuis quelques semaines, nous publions plus d’un article par jour, de nouvelles plumes nous rejoignent, et surtout nous sommes fiers de payer tous les portfolios que vous, photographes, nous soumettez. C’est une rareté dans le paysage des magazines en ligne sur l’image, et notre façon de soutenir la création, et ceux qui défendent par la photographie une évolution positive de notre espèce.

« Ce truc photographique a changé toute la vision du monde. Il atteindra toutes les activités de l'humanité - science, médecine, espace, perception extra-sensorielle, pour la paix, contre la paix, divertissement, télévision, cinéma, tous - vous n'en trouverez pas un sans photographie. » disait au milieu du siècle dernier la photographe Lisette Model, elle aussi exposée par Steichen. 60 ans plus tard, l’image a même modifié nos comportements. Utilisons la pour se mettre d’accord, pour prendre le même cap, pour rester unis.

Jonas Cuénin

© Jasper Graetsch

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