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Le conservateur français vient d’être nommé à la tête du département photographique du MoMA New York, la plus célèbre institution dédiée à l’art moderne aux États-Unis. Jusqu’ici directeur du département photographique du SFMoMA à San Francisco, il révèle à Blind son plan d’action et les principaux défis qui l’attendent.  


Clément Chéroux, Photo: Frederic Neema

Que comptez-vous mettre en place à votre arrivée ? 

Je voudrais dire en préambule que j’ai été très heureux de travailler pendant trois ans au SFMoMA qui est vraiment un musée extraordinaire, avec une équipe extraordinaire avec laquelle on a réalisé une vingtaine d’expositions. J’ai moi-même assuré le commissariat de sept projets. La communauté photographique à San Francisco a été extrêmement accueillante et extrêmement bienveillante à mon égard et c’est non sans un certain regret que je quitte San Francisco. Le MoMA de New York est vraiment une institution incroyable, avec une collection fantastique et puis il y a une énergie extraordinaire depuis la réouverture et c’est cela qui m’a incité à accepter cette proposition. C’est difficile d’arriver dans une nouvelle institution et dire « je vais changer ci », « je vais changer ça », surtout quand on l’observe de l’extérieur. Mon principe a toujours été d’arriver dans un lieu, dans un nouveau contexte, d’abord de regarder quelle est la situation, d’évaluer les besoins et les nécessités immédiates et ensuite de construire un projet. Au MoMA de New York, il y aura une phase d’adaptation, d’analyses et ensuite je ferais quelques propositions. 

Vous succédez à Quentin Bajac, autre conservateur français qui est aujourd’hui à la tête du musée du Jeu de Paume à Paris. Est-ce qu’il y a une excellence française dans ce domaine ? 

C’est vrai que la France a inventé la photographie ! (Rires). Non, plus sérieusement, il y a depuis les années 1990 une nouvelle génération de chercheurs, d’historiens, de commissaires, de directeurs d’institution dans le domaine de la photographie qui fait qu’effectivement la France est un pays qui est bien placé dans le domaine des études photographiques. Il y a effectivement une forme d'excellence, très grande inventivité, dans ce domaine. Après, il y a aussi des coïncidences. Je pense que ma nomination ne s’inscrit pas nécessairement dans la volonté de recruter un conservateur français. C’est plus dans la situation actuelle : « qui est disponible ?», « quel profil correspond le mieux au projet actuel du MoMA ? ». Au-delà des cocoricos qui font toujours plaisir, je crois qu’il y a aussi un certain nombre de circonstances qui sont liées à la situation plus qu’à autre chose. 


Installation view of Early Photography and Film (gallery 502), The Museum of Modern Art, New York. © 2019 The Museum of Modern Art. Photo: Jonathan Muzikar

Avez-vous déjà des projets d’expositions en tête pour les mois à venir ? 

C’est vraiment trop tôt pour annoncer quoique ce soit. Évidemment quand on passe des entretiens pour un recrutement de ce type-là on discute d’un certain nombre de projets. J’en ai proposé un certain nombre. Mais c’est beaucoup trop tôt pour en parler. Je vais arriver, je vais m’installer, je vais regarder un petit peu quelle est la situation, je vais ensuite bâtir un programme pour l’équipe et les projets que j’espère pouvoir mener à bien au MoMA de New York. C’est vrai que depuis que je suis SFMoMA j’ai beaucoup travaillé sur la photographie chinoise. J’ai fait un certain nombre de voyages de recherche à Hong-Kong qui ont été absolument passionnants. J’ai très envie de continuer dans cette direction. Ce sera l’un des axes, parmi d’autres. Ça va s’exprimer à travers des acquisitions et, j’espère, des expositions. 

J’ai toujours essayé d’avoir une approche qui soit la plus représentative de la diversité photographique

Avez-vous l’obligation de valoriser la collection du MoMA ou êtes-vous assez libre dans les propositions ? 

Le MoMA a parié sur une présence très forte de la collection dans la nouvelle installation. L’un des enjeux va être de rendre visible au maximum la collection de photographies, qui est très importante, aux alentours de 50.000 œuvres. Un des enjeux va être de montrer la collection tout en l’intégrant avec les œuvres des autres départements, ce qui est le grand défi que s’est lancé le MoMA depuis sa réouverture. 



Gordon Parks, Untitled, 1957. The Museum of Modern Art, New York. © 2019 Gordon Parks Foundation

À quoi ressemble la collection du MoMA ? 

Le MoMA a été la première institution à ouvrir un département photographique en 1940. Ça a d’abord été une collection qui a été centrée sur la photographie américaine, les avant-gardes européennes, mais qui a, depuis un certain nombre d’années, largement diversifié sa politique d’acquisition. Je crois que ça été une des choses sur lesquelles Quentin Bajac a beaucoup travaillé pour faire en sorte que la photographie d’Amérique Latine, de l’Europe de l’Est, Africaine, Indienne ou Asiatique soit mieux représentée. Cet enjeu de diversité restera d’actualité pendant encore de nombreuses années et je vais m’efforcer de continuer dans ce sens-là. 

Vous aimez la diversité ? 

Je dois dire que j’ai une approche de la photographie qui est très holistique, c'est-à-dire que je ne suis pas du tout le type de conservateur qui défend un type de photographie et une seule école de photographie. La photographie documentaire contre la photographie expérimentale, la photographie expérimentale contre la photographie autobiographique par exemple… J’ai toujours essayé d’avoir une approche qui soit la plus représentative de la diversité photographique et c’est ce que j’entends bien continuer à mener au MoMA. 


Shigeru Onishi. Untitled. c. 1955. The Museum of Modern Art, New York.

Vous avez fait connaître la photographie vernaculaire, d’amateurs… Vous allez peut-être continuer dans cette lignée-là ? 

Oui bien sûr. La photographie vernaculaire ou la photographie telle qu’elle se pratique sur les réseaux sociaux, ce sont des domaines qui m’intéressent beaucoup et que je vais continuer à défendre. Mais il s’agit aussi au sein d’une institution comme le MoMA de défendre aussi les productions des artistes. L’un des principaux défis c’est de poser la question de la spécificité du médium. Une question absolument clé du XXème siècle. Au XXème siècle, la défense de la spécificité du médium a été l’outil principal pour faire reconnaître la photographie comme un art. Pour que la photographie soit reconnue comme un art, il fallait mettre en lumière ce que les autres arts n’avaient pas : sa valeur documentaire, sa reproductibilité, sa précision… On a fait ça en isolant la photographie. On l’a isolé des autres arts. Aujourd’hui, plus personne ne met en cause le fait que la photographie soit reconnue comme un art. Je crois qu’il ne faut pas dire qu’il n’y a plus de spécificité du médium, mais je pense qu’il faut la défendre non pas en isolant la photographie, mais en la mélangeant avec les autres arts. Dans les expositions récentes que j’ai pu faire, j’ai toujours tenté de montrer la photographie avec du film, avec de la sculpture, avec de la peinture… pour justement montrer en quoi la photographie avait un caractère particulier. Je crois que ce sera un grand enjeu au MoMA. Le rôle d’un directeur de département c’est aussi de construire la collection. Il y a pour cela un comité d’acquisition constitué d’une quarantaine de personnes et donc, mon rôle, c’est de proposer des acquisitions à ce comité qui les valide. 


Exterior view of The Museum of Modern Art, Photography by Iwan Baan, Courtesy of MoMA

 

Propos recueillis par Coline Olsina & Jean-Baptiste Gauvin

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