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L’agence Magnum Photos publie en collaboration avec les éditions Dupuis une bande-dessinée sur le combat mythique entre Mohamed Ali et George Foreman en 1974 à Kinshasa, couvert par le photojournaliste franco-iranien Abbas. Planches de dessins et photographie, deux arts qui s'entremêlent à merveille.


Extrait de Mohamed Ali, Kinshasa 1974 © Editions Dupuis & Magnum Photos

Le poing fuse, le regard est déterminé, le coup va bientôt atteindre sa cible. Touché. Foreman est au sol. Mohamed Ali le domine du regard, debout. Nous sommes au 8e round. Le photographe Abbas est accoudé au ring. Clic Clac. « J’ai de la chance, Ali se retourne une fraction de seconde pour toiser son adversaire à terre », raconte-t-il. Il vient d’immortaliser la fin d’un combat historique. « Je tiens mon instant suspendu. »

Ce combat de légende à Kinshasa en 1974 opposant Mohamed Ali à George Foreman a été immortalisé par Abbas Attar, monument du photoreportage et de l’identité de l'agence Magnum, disparu en avril 2018. La rencontre de ces deux destins nous est racontée dans cette BD. Telle une série de planche contact, les dessins nous font entrer dans les coulisses. Çà et là, les cases laissent place aux photos. Nous sommes dans l’œil d’Abbas, derrière les poings d’Ali.

Mohamed Ali, Kinshasa 1974 est le tome n°4 de cette série mêlant documentaire, roman graphique et photojournalisme. Une idée lumineuse de Jean-David Morvan, scénariste notamment connu pour ses BD de science-fiction. L’auteur est aussi un grand passionné de photo. Lui vient en 2012 l’idée de raconter la vie des photographes dans des cases.


Extrait de Mohamed Ali, Kinshasa 1974 © Abbas / Editions Dupuis & Magnum Photos 

Mêler le 8e et le 9e art

« La BD permet cette narration. Ce n’est pas seulement comme un texte qui raconte. Elle montre le cheminement qui amène le photographe à la photo », décrit Jean-David Morvan qui signe également la sortie d’une autre bande- dessinée sur le photoreporter Stanley Greene (éditions Delcourt).

La bande-dessinée et la photo se rejoignent dans leur façon de découper le réel à travers un rectangle. Tout le défi réside dans l’équilibre entre ces deux disciplines. « La BD, c’est plein de petites photos les unes après les autres. Nous, on a besoin de plusieurs images pour raconter quelque chose qu’une photo raconterait à elle seule. Ce qui me passionne, c’est la différence entre ces deux arts et comment ils se complètent », explique le scénariste.

Le projet de cet épisode débute lorsque Abbas est encore vivant. Jean-David Morvan se souvient de leur premier échange : « C’était comme un combat de boxe. Il a fallu être convainquant mais on a fini ami à la fin du match. C’était vraiment un personnage », se rappelle-t-il. 

Il faut dire que la photo du franco-iranien, très dynamique, se prête parfaitement à l’exercice. « La bande-dessinée se rapproche beaucoup de ce moment- suspendu que l’on retrouve dans les photos de mon père », confirme le fils du photographe, Hamish Crooks.


Extrait de Mohamed Ali, Kinshasa 1974 © Abbas / Editions Dupuis & Magnum Photos 

« J’avais peur que le format dévalorise le propos »

Au fil des planches, les parcours d’Ali et d’Abbas s’entremêlent. On découvre l’enfance du boxeur légendaire puis, quelques pages plus loin, les raisons qui ont conduit le jeune iranien à couvrir tous les grands tumultes de notre histoire contemporaine. « J’aime bien parler dans les bande-dessinées du contexte international, de montrer le matériel utilisé par le photographe. Que le lecteur comprenne les enjeux politique de ce match, ce qu’il se passe à Kinshasa à cette époque... », précise Jean-David Morvan.

La narration par l’image permet ainsi une approche plus pédagogique de l’histoire. Si en France, la culture de la BD historique est répandue, le format est peut-être moins évident dans les pays anglo-saxons comme le fait remarquer Hamish Crooks : « J’avais peur que le format dévalorise le propos. J’adore les dessins de presse, comme Steve Bell en Grande-Bretagne, qui dessine pour Le Guardian. Mais les sujets que nous allions traiter étaient vraiment sérieux. C’était un défi pour moi de voir si ça allait fonctionner. »

L’album devrait sortir aux Etats-Unis en début d’année prochaine, un bon moyen de savoir si le format fonctionne outre-Atlantique. « Je suis vraiment curieux de voir ce que ça va donner. Ali n’est pas le sujet emblématique de mon père, mais si ça peut amener les gens vers son travail, alors c’est formidable », espère son fils. C’est tout le mal que l’on souhaite à cette série qui raconte brillamment le moment décisif, révèle l’invisible derrière l’objectif et donne une densité nouvelle à la photographie.


Extrait de Mohamed Ali, Kinshasa 1974 © Abbas / Editions Dupuis & Magnum Photos 

 


Extrait de Mohamed Ali, Kinshasa 1974 © Abbas / Editions Dupuis & Magnum Photos 

 


Extrait de Mohamed Ali, Kinshasa 1974 © Abbas / Editions Dupuis & Magnum Photos 

 


Couverture de Mohamed Ali, Kinshasa 1974 © Abbas / Editions Dupuis & Magnum Photos 

Par Michaël Naulin

 

Mohamed Ali, Kinshasa 1974

Editions Dupuis & Magnum Photos, Collection Aire Libre

136 pages, 24.95€

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