À Arles, l’architecture bâtit des rêves

Fans d’architecture, réjouissez-vous ! Plusieurs expositions réunissent les photographes modernistes brésiliens, font dialoguer Eileen Gray et Le Corbusier et présentent une installation monumentale dans un espace conçu sur mesure par l’architecte Sami Rintala.

Le drapeau vert et jaune flottera sur Arles cette année. Outre la rétrospective de Claudia Andujar, l’exposition « Construction, reconstruction, déconstruction » vous plongera dans le Brésil des années 1930 aux années 1960, grâce aux archives du Foto Cine Clube Bandeirante (FCCB). Un collectif de photographes amateurs de São Paulo qui a joué un rôle crucial dans l’évolution de la photographie brésilienne, mais qui a peiné à s’exporter.

« Si l’École de photographie de São Paulo [Escola Paulista] est reconnue et établie en Amérique latine, elle est encore méconnue au niveau international. » constatent les commissaires Héloïse Costa et Marcella Legrand Mare. Qu’à cela ne tienne. Elles se sont données pour mission de réhabiliter leur génie et leur rôle dans « l’histoire de la photographie moderne et ses référentiels. »  

Petite mise en contexte. Le FCCB, fondé en 1939, émerge dans un contexte culturel bouillonnant. C’est une époque où le Brésil voit fleurir des mouvements artistiques de portée internationale, caractéristiques de la culture brésilienne, tels que l’art néo-concret, le Cinema Novo et la Bossa Nova. C’est l’âge d’or d’une société à la fois conquérante, moderniste et populaire. 

La photographie n’échappe pas à cette dynamique. « Les Bandeirantes s’engagent dans de nouvelles expérimentations, renouvellent les façons de voir et de vivre la ville en pleine transformation, tout en se saisissant des formes plurielles de la photographie, de sa pratique conventionnelle jusqu’au recours aux photogrammes, photomontages ou autres interventions sur reproductions et négatifs. » 

Sans titre, 1950. © Ademar Manarini
Paralelas e Diagonais [Parallèles et diagonales], vers 1950. © José Yalenti

L’exposition réunit 33 d’entre-eux. Les œuvres de Thomaz Farkas capturent des instants fugaces de la vie urbaine, tandis que la géométrie parfaite des compositions de José Yalenti subjuguera jusqu’aux visiteurs les plus imperméables à la beauté des lignes pures. C’est l’occasion, aussi, de découvrir le travail de Gertrudes Altschul, d’origine allemande. L’une des rares femmes de ce club très masculin.

Plus proche de nous, dans le cadre enchanteur de l’abbaye de Montmajour, une exposition captivante revient sur l’une des œuvres les plus emblématiques de l’architecture moderne : la villa E-1027, conçue par la designer irlandaise Eileen Gray. Stéphane Couturier, photographe de renom, raconte l’histoire tumultueuse de ce chef-d’œuvre architectural, où se mêlent passion, rivalité et créativité.

Construite en 1929 sur la Côte d’Azur, la villa E-1027 est bien plus qu’une simple maison. C’est un manifeste, un cri de ralliement pour deux esprits brillants : Eileen Gray et Jean Badovici. Le nom même de la villa, un code savant, évoque leur union créative. « E pour Eileen, 10 pour le J de Jean, dixième lettre de l’alphabet, 2 pour le B de Badovici, 7 pour le G de Gray », explique Stéphane Couturier

Mais cette harmonie sera bientôt troublée. Dix ans après son achèvement, Le Corbusier, figure emblématique de l’architecture moderne, s’approprie les murs de la villa. « J’ai de plus une furieuse envie de salir les murs », déclarait-il avec une audace déconcertante. Ses peintures murales, imposées sans vergogne, sont un affront à l’œuvre d’Eileen Gray. Cette dernière, blessée par cette intrusion, ne remettra jamais les pieds dans sa villa. 

Villa Eileen Gray – #8, série E-1027+123, 2021–2022. © Stéphane Couturier
Villa Eileen Gray – #8, série E-1027+123, 2021–2022. © Stéphane Couturier

C’est cette dualité que Stéphane Couturier explore à travers sa série photographique. Ses images, à la fois poétiques et percutantes, capturent l’essence de cette lutte entre deux géants de l’architecture. Les jeux de transparence, les télescopages entre l’architecture et la nature, révèlent une réalité complexe. Nous sommes face à une osmose. C’est à « une fusion des arts » que nous convie Stéphane Couturier.

Les photographies de Stéphane Couturier ne se contentent pas de documenter ; elles racontent une histoire. Une image montre la villa, baignée de lumière, où les ombres dansent sur les murs. À côté, une autre photographie révèle les couleurs vives des peintures de Le Corbusier, se mêlant aux lignes épurées du mobilier d’Eileen Gray. C’est une invitation à la réconciliation, à la compréhension des nuances qui composent notre réalité.

L’exposition « E-1027+123 », où le 12 et le 3 symbolisent Le Corbusier, nous pousse à réfléchir sur la notion de synthèse des arts. Stéphane Couturier nous rappelle que l’art est un dialogue, un échange entre les époques et les styles. La réalité est mouvante, instable, éphémère, nous dit-il. Et c’est précisément cette instabilité que ses photographies capturent avec brio.

En parcourant les salles de l’abbaye, on ressentira la connexion profonde avec ces deux créateurs. Leurs visions, bien que parfois en conflit, s’entrelacent pour donner naissance à une œuvre intemporelle. E-1027, à travers l’objectif de Stéphane Couturier, devient un espace de dialogue, un lieu où les arts se rencontrent et se réconcilient. Une expérience à ne pas manquer.

Pour poursuivre sur cette vision humaniste, direction les Cryptoporiques avec l’exposition « Octahydra ». Au cœur de cette installation monumentale, conçue comme un voyage sensoriel, l’artiste suisse Batia Suter nous immerge dans un univers où les images de bâtiments et d’artefacts, extraites de livres et de magazines anciens, se mêlent et se métamorphosent sous nos yeux de façon hypnotique.

Extrait de Octahedral, vidéo, 2024, projet Out of Metropolis, NŌUA, Bodø. © Batia Suter
Extrait de Octahedral, vidéo, 2024, projet Out of Metropolis, NŌUA, Bodø. © Batia Suter

L’architecte Sami Rintala signe cette scénographie originale. Elle crée un espace où l’architecture et la mémoire s’entrelacent. Comme le souligne Francesca Marcaccio Hitzeman, « Batia Suter sonde ces moments qui suscitent inconsciemment en nous une émotion ou qui nous interpellent, transformant la rencontre avec l’objet photographique en un voyage visuel. » 

Les façades des bâtiments, semblables à des visages, « suscitent un sentiment d’étrangeté, interagissent comme s’ils étaient animés, créant une tension sous-jacente et une légère dissonance. » L’interaction entre l’architecture et l’expérience humaine est palpable. Une expérience inédite qui résonnera longtemps après la sortie.

Le parcours « Géométrie variable » est à découvrir au festival Les Rencontres de la photographie à Arles, du 7 juillet au 5 octobre 2025.

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