En septembre 2025, Donald Trump marquait son retour à l’ONU d’une déclaration choc : « le réchauffement climatique est la plus grande arnaque jamais menée contre le monde ». Une affirmation survenant seulement deux mois après l’avertissement de la fondation Global Footprint Network : en 2025, l’humanité vit à crédit dès le 24 juillet – elle consomme donc actuellement les ressources de 1,8 planète. À l’échelle mondiale, les statistiques grimpent. L’urgence prend de l’ampleur, mais demeure abstraite.
Les avancées technologiques – parmi elles, la croissance exponentielle de l’intelligence artificielle – diluent les cris d’alarme. En mai dernier, le MIT Technology Review nous avertit : « Des projections publiées par le Lawrence Berkeley National Laboratory annoncent qu’en 2028, plus de la moitié de notre électricité sera réservée aux centres de data et utilisée par l’IA ». Pourtant, rien ne bouge. La nature, devenue concept, n’intéresse plus. Comment, alors, la replacer au centre des enjeux politiques ? Que peut l’art face à la crise climatique ? En plein air anthropocène, comment les photographes parviennent-ils à rendre visible cet arrachement, et des manières de le réparer ?
Réveiller la mémoire
« Je ne dirais pas de la nature qu’elle est un centre d’intérêt, car un centre intérêt implique une notion de choix. Je verrais plutôt l’attention qu’on lui porte comme une nécessité », déclare Małgorzata Stankiewicz. Une nécessité qui, selon la photographe polonaise, s’oppose au rationalisme, à l’objectification et l’exploitation prônés par la culture occidentale. Autant d’éléments qui viennent altérer notre propre perception de l’état naturel des choses. Un désalignement que le duo suédois finlandais Inka&Niclas pointe également du doigt : « Nous nous sommes souvent retrouvés dans des endroits que les gens pensent “immaculés”. On y voit des bus déverser des flots de personnes s’attendant presque à voir surgir des dinosaures, des licornes ou des éruptions volcaniques sous leurs yeux », racontent-ils. Ces attentes sont nourries par une nature digitalisée, construite d’angles, de timing et d’algorithmes, publiée pour mieux nous faire rêver.
Or, au fil des décennies, ces représentations deviennent des points de repère et augmentent, en filigrane, notre seuil de tolérance au danger. « C’est ce qu’on nomme le Shifting Baseline Syndrome : l’idée que chaque génération accepte l’état diminué de la nature dont il hérite comme la norme », explique Polly Tootal, photographe anglaise membre du collectif Inland.« Lorsque j’ai commencé à travailler autour de ce concept, j’ai su qu’il allait me permettre d’explorer la peur, le deuil, la préoccupation que je ressens face à notre trajectoire. » Au départ de chaque démarche artistique, donc, un constat : la richesse de la nature, bien qu’elle soit admirée, n’est plus protégée. Pire, son affaiblissement est minimisé par une société ayant oublié sa grandeur initiale. Il faut, alors, par l’image, renouer le lien, réveiller la mémoire. « À mes yeux, la séparation entre nature et culture n’a jamais eu de consistance véritable, elle me semble aussi caduque que d’autres binarités héritées de notre tradition occidentale, que j’ai toujours cherché à défaire », affirme SMITH, dont l’œuvre cherche à réveiller, par une exploration intime, une interconnexion entre les êtres, une « matrice vibrante » à laquelle il accède par des pratiques hybrides.
Traduire l’interdépendance
Car c’est par l’expérimentation que notre relation au monde naturel peut réellement briller. Pour Inka&Niclas, il s’agit avant tout d’une lutte : « Avec la fausse notion de “vérité” associée au médium. La photographe peut parfois être très stérile, carrée. C’est une véritable victoire lorsqu’on arrive à la pénétrer pour l’emplir d’énergie ». Laissant au hasard une place de choix, le duo se concentre sur l’exposition et les transitions pour révéler des zones brouillées, sculptent les images et les enduisent d’une couche gluante pour évoquer une « toxicité sublime » et permettre ainsi à l’esprit d’interroger la vision qu’il rencontre.
Tout aussi expérimental, le travail de Polly Tootal cherche à montrer la dégradation, la vulnérabilité, à pointer du doigt ces espaces que l’on croit intacts et pourtant fruits de décennies d’altération humaines. « J’interviens directement sur mes négatifs avec des champignons, de l’encre, des spores, de la sève d’arbre, du charbon et de la boue. Ces procédés altèrent l’image en créant des couches qui la placent dans un espace onirique », explique-t-elle. Travaillant sur le phénomène d’hypoxie aquatique [la désoxygénation des océans, NDLR], Małgorzata Stankiewicz se tourne, quant à elle, vers une technique ancienne : le cyanotype. « Je l’ai choisie pour deux raisons : parce qu’il s’agit du procédé photographique analogique le moins toxique, et parce qu’il semblait particulièrement adapté au sujet représenté : les formations de cyanobactéries observées dans la mer Baltique », explique-t-elle.
Enfin, pour SMITH, le langage visuel s’impose comme un outil capable de traduire l’interdépendance qui articule l’entièreté de son œuvre : « La forêt, les plantes, les animaux, les champignons, les insectes, les corps célestes, même, ne sont pas des objets que nous contemplons, mais des extensions de notre propre corps, notre maison, notre vaisseau », poursuit celui qui, au moyen d’une caméra thermique, capture la chaleur – « cette trame invisible du vivant, ce tissu commun qui nous relie » – dans un nuancier poétique.
Continuer à chercher
Et pour donner du poids à ce lien, SMITH multiplie les champs de réflexion : « Art, science, philosophie, spiritualité, technologie », cite-t-il. Après avoir collaboré avec des astrophysiciens, géologues, biologistes et ingénieurs, il se tourne désormais vers « la pratique des états non ordinaires de conscience ». Un conduit lui permettant d’accéder plus aisément à l’invisible.
Une démarche entre mystère et technologie, empirisme et sensations que partage Małgorzata Stankiewicz. Dans le livre viridescent, afire, édité chez Blow Up Press, elle transforme des données et images satellites de la NASA et de l’ESA, donne la parole à divers auteurs pour composer un amalgame de voix formant, de l’anthropologie (Marija Gimbutas) à la poésie (Edgar Allan Poe), un écho complexe résonnant avec l’abstraction bleutée de ses cyanotypes. Ces démarches similaires, Polly Tootal les explique par « un sentiment d’urgence, un besoin de se connecter en profondeur et pas simplement d’observer ». « De nombreux artistes créent des projets qui ne se contentent pas de documenter, mais qui convoquent plutôt l’émotion, comme un acte de commémoration collectif », ajoute-t-elle.
À contre-courant des représentations postapocalyptiques d’un monde dystopique dans lequel nous avons fini par vivre, les photographes cherchent donc à questionner le statu quo, à comprendre ce que signifie « vivre dans un monde, et réimaginer notre place en son sein », déclare Polly Tootal, car, pour elle, « la peur paralyse, mais l’émerveillement mobilise ». Nous nous devons, donc, de continuer à chercher. Révéler les « mécanismes étranges qui entrent en jeu dans notre perception de la nature », comme le souligne Inka&Niclas. Expérimenter pour mieux répondre au sentiment de confusion général. S’inspirer des regards minoritaires, ces « individus marginalisés dans le champ légitime du savoir – psychonautes, peuples autochtones, personnes plus largement issues de minorités ». Car ces voix, comme le rappelle SMITH, sont « absolument essentielles pour réinventer notre rapport au monde ».