Niché dans le nord de l’État de New York, à Kingston, le Centre pour la photographie de Woodstock (CPW) a inauguré sa saison estivale avec trois expositions : « Larry Fink : Sensual Empathy », « The Rose » et « Flashpoint ! Protest Photography in Print », transformant ainsi ce centre artistique à but non lucratif en une vibrante archive mêlant documentation, résistance et transformation, du 24 mai au 31 août 2025.
Connu depuis longtemps pour sa mission qui soutient les artistes et la communauté locale, le CPW est une organisation artistique qui soutient ainsi les pratiques photographiques comme moyen de conversation publique autour de questions critiques en photographie.
L’empathie sensuelle de Larry Fink
En haut des escaliers du bâtiment du CPW, un monde émerge où les ombres dansent avec la lumière et « Sensual Empathy », de Larry Fink, se déploie telle une symphonie visuelle sur les murs de la salle. Des photographies en noir et blanc côtoient une bibliothèque contenant 15 livres, chacun représentant un chapitre de la quête incessante d’intimité du photographe.
La photographie de Larry Fink traverse les couches de la société, partout où l’Américain s’est immiscé, des galas scintillants de Manhattan aux rassemblements intimes de Pennsylvanie, des manifestations échauffées aux clubs de jazz sur fond de rêves et de saxophone.
Durant sa carrière, Larry Fink a principalement travaillé avec la lumière naturelle, se rapprochant remarquablement de ses sujets, et a développé un style unique, à la croisée de la photographie documentaire et des beaux-arts, cherchant à immortaliser des moments authentiques entre êtres humains. « Larry avait cet effet sur les gens. Il vous donnait tout de lui-même – son amour, sa curiosité, son humour, sa sympathie et sa bonne humeur – et cette aura l’accompagnait dans toutes sortes de situations étranges », explique Lucy Sante, commissaire de l’exposition. La série phare de Fink, « Social Graces », mêle alors images réalisées durant la lutte pour les droits civiques des noirs américains et dans les clubs de jazz, tandis que des citations de ses poèmes murmurent entre les photographies.
Le titre de cette exposition, « Sensual Empathy », s’inspire de la description parfaite que Lucy Sante fait de l’approche unique de Larry Fink. Le commissaire a découvert le photographe grâce à une carte postale des années 1980 représentant une femme pointant un revolver droit sur l’objectif. Lorsqu’elle rencontre Fink 15 ans plus tard, elle comprend la véritable nature de l’image : « Elle ne pointait pas son arme sur une foule anonyme de journalistes venant de la ville, c’étaient des copains. » C’est dans cette révélation que réside le don de Fink, ce que Sante appelle « l’empathie sensuelle », une rare capacité à dissoudre la distance entre le photographe et le sujet, transformant une simple image documentaire en une émotion puissante.
Les archives de résistance de Flashpoint
Au bout du couloir, « Flashpoint! Protest Photography in Print » transforme la salle de lecture du CPW en une archive électrique de la rébellion. Des décennies de résistance se dévoilent à travers des livres photo, des fanzines, des affiches et des journaux underground, révélant la double vie de la photographie, à la fois témoin et arme au sein des mouvements mondiaux des années 1950 à nos jours.
La salle dévoile un chaos organisé, les tables sont disposées selon des catégories, toutes assez urgentes : mouvements antipolitiques, déplacements, environnement, guerre et violence, race et classe. Chaque section renferment des voix, des paroles, qui réclament d’être entendues. Les visiteurs suivent l’évolution des troubles dans le monde du bout des doigts, à travers des pamphlets pour les droits civiques américains aux magazines d’activisme climatique, des bulletins d’information anti-guerre aux documents de défense de l’immigration.
Mais c’est l’imposant mur d’affiches qui stoppe net le spectateur, véritable kaléidoscope des révolutions, où des graphismes audacieux issus de différentes époques et de différents mouvements créent un message puissant. Les slogans de protestation en une douzaine de langues se mélangent, créant aussi une expérience immersive.
Issue du livre 10×10 Photobooks, une anthologie parue en 2024, cette exposition brise les codes traditionnels de l’exposition artistique. Les commissaires Russet Lederman et Olga Yatskevich ont réuni un nombre important de livres d’art et de fanzines que les visiteurs peuvent toucher et examiner. « Nous collaborons étroitement avec les bibliothèques et les musées pour que les visiteurs puissent les toucher et les voir, et non les voir sous une vitrine », explique Lederman, soulignant l’intimité qui distingue cette exposition des autres présentations muséales. « Nous avons constitué une équipe de 22 personnes : des doctorants effectuent les recherches pour nous et rédigent les résumés de la publication. Ensuite, nous créons une salle de lecture qui s’inspire de la publication et qui est itinérante. »
Des publications historiques des Black Panthers aux réactions contemporaines à l’arrêt Dobbs (sur le droit à l’avortement), l’exposition illustre comment la photographie et l’imprimé servent à la fois d’épée et de bouclier aux mouvements sociaux. Pour l’exposition, il s’agit aussi de la deuxième étape d’une tournée de trois ans, après sa première à Toronto lors du Contact Photography Festival.
Le collage féministe de The Rose
L’exposition qui clot le parcours, « La Rose », présente 60 artistes féministes sur six décennies, avec le collage comme médium artistique et stratégie féministe. Organisée par Justine Kurland et Marina Chao, l’exposition retrace ainsi l’évolution du collage des années 1960 à nos jours, examinant comment la pratique du découpage et du réassemblage des matériaux reflète le travail de démantèlement et de reconstruction des structures sociales.
Conçue à l’origine à la Lumber Room de Portland, l’exposition organise les œuvres selon ce que les commissaires appellent une « généalogie circulaire », reliant des pièces de différentes périodes selon des techniques communes plutôt qu’une chronologie stricte. Cette approche met en lumière la manière dont ces artistes ont systématiquement utilisé le collage pour transformer des images oppressives en outils de libération.
Parmi les artistes présentées figure Gina Osterloh, une artiste conceptuelle américano-philippine dont les autoportraits s’intitulent Death Mask Yellow Woman (Masque de mort pour femme jaune) ou encore Pressing Against Looking (Presser contre le regard). Parlant de ses portraits à la troisième personne, Osterloh explique son intérêt pour la création d’un « état où la femme a une influence, où elle a une voix et un mouvement dans un médium intrinsèquement immobile et silencieux ».
Le message central de l’exposition est que le collage est un « langage réparateur », permettant aux voix marginalisées de se réapproprier des récits et d’envisager des avenirs alternatifs. En démantelant des matériaux existants pour créer quelque chose d’entièrement nouveau, les commissaires suggèrent que le collage offre un modèle pratique pour démanteler et reconstruire des structures de pouvoir oppressives.
Ensemble, ces trois expositions révèlent que le CPW est bien plus qu’un centre artistique, mais un espace où l’art se souvient de son pouvoir de transformation. Cette saison estivale offre une expérience de plus en plus unique : une photographie intentionnelle, qui brise la frontière entre art plastique et photographie. Chaque exposition illustre les différentes façons dont la photographie peut servir la justice sociale et la compréhension humaine. Chaque image vibre au son de l’évolution, nous rappelant que la bonne photographie ne se contente pas de capturer le monde qui nous entoure, elle nous aide à imaginer comment le changer.
« Larry Fink : Sensual Empathy », « The Rose » et « Flashpoint ! Protest Photography in Print » sont présentées jusqu’au 31 août 2025 au Centre pour la photographie de Woodstock (CPW), aux Etats-Unis.
