Fury, c’est la planète sur laquelle le vaisseau d’Ellen Ripley, héroïne des films Alien, s’écrase au début du troisième opus de la saga. Une terre hostile en proie à la puissance des éléments, sur laquelle s’est construite une prison. « Il y a le sable, le vent, la fumée… C’est un lieu qui me fascine, il touche à la catastrophe, explique Marie Quéau. Dans la toute première phase de travail, j’imaginais que les personnages que je photographiais vivaient sur cette planète, mus par des forces telluriques extrêmes. J’aime l’énergie que ce titre représente. »
Lauréate du Prix LE BAL/ADAGP de la Jeune Création décerné en 2023, la photographe diplômée de l’ENSP d’Arles admire le pouvoir spéculatif et l’imaginaire sans borne de la science-fiction. Une puissance créative qu’elle canalise dans des carnets, truffés d’images glanées dans de vieux livres de sciences naturelles et de biologie. Cette collecte obsessionnelle lui permet d’amasser une certaine matière : « Ce sont des moteurs pour la fiction, ces éléments me donnent la possibilité d’aller très loin et de chercher dans le réel ces situations. Ça m’autorise aussi à me dire que mon histoire tient le coup », confie-t-elle.
L’exposition s’ouvre sur un écran géant qui diffuse une vidéo. On y voit les corps d’apnéistes, le visage immergé, les membres inertes, dans l’eau calme d’une piscine olympique. Leur succède, en contraste, des visuels saccadés : montage vif, écorché des débris d’une fury room – ces pièces que l’on réserve à l’heure pour exprimer sa colère et son pouvoir cathartique en exterminant des outils technologiques et autres ustensiles de cuisine. Puis, au sous-sol, dans la salle principale du BAL, l’exposition se déploie dans une pénombre oppressante. Les images tombent du plafond, mangent les murs, sortent du sol.
D’un format à l’autre – vidéos, archives, captures d’écran venues d’un téléphone, photographies classiques – les corps s’approchent du seuil, se contractent ou s’abandonnent. Cascadeurs, apnéistes, prothèses provenant de studios d’horreur et casseurs en herbe se rencontrent dans une forme « de concentration intérieure, de chaos ambiant, pour appréhender le risque et dominer le danger – ou, en tous cas, ce qui nous entoure », précise Marie Quéau.
Étudier le vacillement
Sur une main crispée, du gel dégouline, texture visqueuse servant à diminuer drastiquement la température du corps en préparation à l’exercice de « torche humaine » que les apprentis cascadeurs découvrent. Des jambes immobiles s’enflamment, cherchant à s’habituer à l’angoisse de la brûlure. Dans un uniforme trempé, un ventre se rétracte, sous la morsure du froid : une violence nécessaire lorsqu’on vient d’être immolé. Dans Fury, pas de titre ni de légende, pas de chronologie. Seulement un avant/pendant/après déconstruit qui floute les limites du réel pour inviter la fiction dans la déambulation.
Ce que Marie Quéau semble chercher, c’est le déplacement, c’est la quête du détail. Ces fragments qu’on rapproche les uns des autres pour appréhender notre peur. Dans un monochrome quasi omniprésent, les visages, les doigts, les muscles sont éclairés par des contrastes brutaux, et les extraits d’archives venus des carnets de l’artiste croisent ses propres créations. À nous, alors, de démêler le vrai du faux, d’étudier le vacillement.
« C’est aussi la traduction d’une humanité qui recherche ces situations limites. Ce projet nous informe d’un état du monde », rappelle la photographe, qui avoue documenter ces lieux extrêmes pour tenter d’exprimer « ce qu’il y a dans [s]a tête ». En filigrane, « Fury » prend la forme d’un miroir déformé tendu vers ses visiteurs. Un miroir qui reflète ce qu’il y a de plus sombre ou de plus insondable dans le caractère exceptionnel de ces activités.
À la fois belles et troublantes, les images nous interrogent : d’où vient ce besoin de s’approcher au plus près du précipice ? Pourquoi certains choisissent de « franchir le seuil » que Marie Quéau se plaît à observer ? Est-ce un mal propre à notre société – celle-là même qui construit des salles destinées à être pulvérisées par la colère qu’elle génère ? Ou bien du chaos émerge-t-il, finalement, une forme de contrôle, une découverte d’un inconnu qui terrifiait, pour mieux lui ôter son pouvoir ?
« Fury », de Marie Quéau est à voir au BAL, à Paris, jusqu’au 8 février 2026.