Le mois dernier, le South Bronx s’est transformé en galerie à ciel ouvert, alors que le 8e Festival annuel de photographie latino-américaine du Bronx Documentary Center (BDC) a envahi les trottoirs et les rues de ce quartier new-yorkais. Ce qui n’était au départ qu’une exposition est devenu bien plus qu’une simple célébration de la résistance et du pouvoir des images à créer des ponts entre les mondes.
Organisé par la directrice d’exposition Cynthia Rivera et le fondateur du BDC Michael Kamber, le festival a présenté des œuvres de toute l’Amérique latine, transformant le quartier de Melrose en un musée vivant où des inconnus se sont rassemblés autour de photographies puissantes bordant les trottoirs. Le vernissage du 10 juillet a attiré des foules venues des cinq arrondissements, la musique salsa résonnant dans les rues tandis que les gens dansaient entre les expositions, l’odeur de la cuisine mexicaine se mêlant à la chaleur estivale.
Pour Cynthia Rivera, l’accessibilité est primordiale. Ces expositions se sont confrontées aux gens directement dans la rue, les plongeant dans le rythme de la vie quotidienne. « C’est comme si je passais par là, que j’avais besoin de rentrer chez moi, d’aller à un autre endroit ou d’aller chercher mes enfants », expliquait-elle. « C’est comme si je pouvais passer devant un espace qui présente également une histoire extérieure à laquelle je peux m’identifier. »
La liste d’artistes exposés cette année comprenait des regards issus de Porto Rico au Brésil : Colectivo FotoFlores, Tortugas al Viento et Bats’i Lab du Mexique, Gabriela Oraa et Federico Rios du Venezuela, Charlie Cordero de Colombie, Boris Mercado du Pérou, Carlos Barrera et Jessica Orellana du Salvador, et Carmen Mojica et Mikey Cordero de Porto Rico.
La vision curatoriale de Rivera et Kamber va elle au-delà du simple accès. Ils équilibrent soigneusement la pertinence immédiate avec une narration plus profonde. « Il faut toujours trouver un équilibre entre raconter des histoires toujours très pertinentes par rapport à l’actualité et raconter des histoires plus familiales, plus engageantes, qui ne se limitent pas à l’immigration ou à l’effondrement d’un pays », déclarait Rivera.

Le festival est ainsi devenue une plateforme qui valorise les récits visuels négligés tout en soutenant les artistes qui risquent beaucoup pour les raconter. Le collectif FotoFlores de Gabriel Melhado incarne cette approche communautaire. Né d’un besoin spontané en 2019, lorsque des adolescents brésiliens ont contacté Gabriel pour apprendre la photographie, ce qui a débuté comme de simples promenades le week-end s’est transformé en une activité transformatrice.
Le collectif, composé d’enfants âgés de 10 à 18 ans, avec Melhado, 32 ans, comme seul mentor adulte, a ainsi créé une exposition financée par l’État brésilien intitulée « Mouvement en construction », documentant le quotidien des habitants de leur pays. « J’étais très fier et enthousiaste à l’idée de les emmener avec moi », a déclaré Melhado à propos de la présentation de leur travail au Bronx Documentary Center. « Le BDC est un peu un modèle pour nous… C’est un projet très communautaire… qui vise à soutenir les efforts de la communauté. »
Le collectif Tortugas al Viento, fondé par Pablo Ramos et Sara Escobar, raconte lui des histoires méconnues à travers une narration collective qui privilégie les voix communautaires aux perspectives individuelles. Leur projet « Aqui Amanece Más Tarde » s’intéresse à la gentrification et les luttes territoriales dans les quartiers les plus aisés de Mexico. « C’est un projet sur les coopératives d’Amérique latine, les mineurs, ceux qui sont allés travailler dans une zone abandonnée de Mexico », explique Pablo Ramos. Le collectif est né de sept années de résistance de la coopérative de Palo Alto, jusqu’à sa dissolution l’année dernière. Plutôt que d’être déplacés, les habitants ont défendu leurs terres et leur mode de vie, transformant leur quartier en symbole de résistance collective contre les inégalités urbaines.
Une autre photographe, Carmen Mojica, a elle une perspective intime dans son travail: elle a documenté ses expériences personnelles vécues à New York avant son retour à Porto Rico. Ses photographies jalonnent plusieurs décennies, mais elles ont failli disparaître à jamais. « Toutes les informations sur ces photos ont été supprimées, avant de déménager de New York à Porto Rico, j’ai décidé que tous mes négatifs devaient être dans un plastique d’archives », explique t-elle.
Dans ce festival, de nombreuses images couvraient les années 1970 à 1990, des années assez symboliques pour le South Bronx, années où ce quartier a brûlé puis a été reconstruit. Pourtant, Carmen Mojica a une vision qui va au-delà des grands récits de transformation urbaine. « Je suis toujours intéressé par l’évolution du South Bronx ; pour moi, c’est toujours pareil… mais les gens changent. »
D’une durée de quatre semaines, le festival s’est étendu au-delà des expositions statiques, avec des projections de films, des micros ouverts communautaires, se terminant par une fête de quartier finale célébrant à la fois les histoires partagées et les liens forgés tout au long de l’événement. Alors que les images ont fini par disparaître des murs, ce qui persiste, c’est bien les liens entre les habitants que ces photographies ont créé, jusqu’au retour du festival l’année prochaine, qui transformera à nouveau le South Bronx en une belle fête communautaire à l’accent sud-américain.
Plus d’informtions sur le site du Bronx Documentary Center.