Aux Rencontres d’Arles, la famille dans tous ses états

Terrain apprécié des photographes, la cellule familiale est à l’honneur de cette 56e édition des Rencontres d’Arles. En sept expositions, elle nous invite à une incursion au sein des « Histoires de familles », dysfonctionnelles ou pas.

Pour le meilleur ou pour le pire, la famille inspire. Ça tombe bien, Arles lui accorde une grande place cette année. Au menu : une réflexion sensible sur le deuil maternel, une enquête exhaustive sur la paternité – avec des pères tendres, des pères fouettards, des petits pères du peuple et des pères en soutane –, une bonne dose de sororité et des perspectives féministes et non binaires sur la politique familiale. 

Si vous aimez les histoires de fantômes, commencez par l’exposition de Keisha Scarville, salle Henri Comte. Depuis le décès de sa mère en 2015, l’artiste new-yorkaise explore le thème de l’absence et du deuil. Sobrement baptisée « Alma », en hommage à la disparue, elle s’inspire de la photographie spirite, un genre en vogue au 19e siècle supposé révéler, en raison d’un orbe, d’une poussière ou d’une surimpression, des apparitions fantomatiques.

Sans titre #18, série Alma / Mama’s Clothes, 2017. © Keisha Scarville
Sans titre #3, série Alma / Mama’s Clothes, 2015. © Keisha Scarville

L’artiste empreinte surtout à la tradition de l’egun, ce revenant masqué issu du vaudou béninois. « Keisha Scarville se met en scène dans des portraits délicats où elle utilise son propre corps comme médium pour rendre présente l’absence. » Parfois, elle troque la couleur pour le noir et blanc. « L’original des tissus imprimés, désormais dépourvus de leurs couleurs, traduisent à la perfection la douleur de la perte et les métamorphoses qui en découlent. » 

A Arles, la légende de la photographie Nan Goldin, guest star du festival cette année avec « Syndrome de Stendhal », côtoie celui un autre grand nom, la photographe arméno-américaine Diana Markosian, maintes fois primée pour son travail sur la mémoire, l’absence du père et l’exil. Dans « Père », elle explore la souffrance causée par la séparation avec cette figure paternelle et leurs difficiles retrouvailles après ce temps perdu.

La mort d’Orphée, 2024. © Nan Goldin, avec l’aimable autorisation de l’artiste / Gagosian.
Matins avec toi, série Père, 2014-2024. © Diana Markosian

C’est aussi « À la recherche du père » que nous convie Camille Lévêque, à la Friche de la gare SNCF, occupée par le collectif Ground Control. « Qu’est-ce qui fait un bon père ? », s’interroge-t-elle. « Et un mauvais ? » « Quelle place a le père au sein de la société ? » « Quelle influence a-t-il sur notre construction identitaire ? » Pour tenter d’y répondre, l’artiste a compilé dix ans de documentation. 

Une quête foisonnante mêlant photos de famille, cartes postales, témoignages de pères, extraits de films, objets, images publicitaires et tableaux. « Dans une démarche mêlant image et texte, elle échange avec des pères sur le sujet de la paternité, avec un prêtre catholique au sujet du paradoxe d’être fils et père tout en n’ayant pas d’enfants, ou encore avec des travailleuses du sexe sur le patriarcat et le fétiche de l’inceste. » 

Avec toute cette matière, Camille Lévêque entend montrer « les différents visages du père ». Un portrait collectif éclaté, non dénué d’humour, qui glisse peu à peu vers l’intime, dans un registre plus grave. « Derrière cette vaste fresque iconographique au ton faussement léger, l’auteure révèle progressivement l’objet central de son intérêt pour les pères ; la complexité de la relation entretenue avec le sien. »

Glitch, 2014. © Camille Lévêque
Sans titre, 2023. © Camille Lévêque

Marre des hommes ? Pas de panique, Arles a tout prévu. Pour poursuivre dans le thème de la chronique familiale garantie sans testostérone, direction l’espace Van Gogh. L’ancien cloître accueille une pépite : « Les femmes, les sœurs » d’Erica Lennard. Dans les années 1970, la photographe américaine se lance dans une ode photographique du féminin, usant du flou et du nu, sa signature, comme d’une caresse.

« Elizabeth et moi sommes sœurs. Nous sommes toutes sœurs », écrit-t-elle en exergue du livre Les femmes, les sœurs, publié en 1976. Autour d’un poème d’Elizabeth et de lettres, l’ouvrage regroupe les portraits en noir et blanc des deux sœurs et de leurs amies, dans une veine contemplative et onirique. La même année, Erica Lennard présentait son travail à la Galerie Rouge de la regrettée Agathe Gaillard, à Paris. 

« Cette exposition revient pour la première fois sur l’histoire de cet ouvrage fondateur, de sa genèse à sa réception, à partir d’archives inédites. » explique la commissaire Clara Bouveresse. « Rompant avec l’imagerie dominante, elle conçoit ses images non pas à l’aide de modèles-prétextes, offertes au regard, mais avec sa sœur et ses amies, invitées à subvertir les codes de la séduction. »

La sororité infuse aussi le travail de Carmen Winan, centré autour de la représentation des femmes. La photographe américaine s’est rapprochée de Carol Newhouse, papesse du mouvement de la photographie lesbienne des années 1970 et 1980 et cofondatrice de WomanShare, une communauté féministe lesbienne de la côte ouest des Etats-Unis. De leur dialogue est né un projet à quatre mains présenté à la Croisière.

« Winant et Newhouse ont créé une œuvre inédite mêlant leurs histoires, leurs passions et leurs questionnements », explique la commissaire de l’exposition « Double », Nina Strand. « Pendant un an, elles se sont livrées à un dialogue photographique – l’une utilisait une pellicule, la rembobinait puis l’envoyait à l’autre bout du pays, où l’autre l’exposait à nouveau – en utilisant la technique de la double exposition pour créer un jeu de couches dans leurs images. »

Élisabeth, Neauphle-le-Château, automne 1972. © Erica Lennard
© Carol Newhouse et Carmen Winant, 2024
Elizabeth, Californie, printemps 1970. © Erica Lennard
Autoportrait réalisé lors d’un atelier d’art et de photographie, WomanShare, été 1975. © Carol Newhouse

Une démarche visant à casser la notion d’unicité de l’auteur, généralement masculin, de la photographie. Et pour enterrer définitivement le regard patriarcal blanc, binaire et cisgenre, allez donc jeter un œil aux photos de drag, de twerk et de voguing de Lila Neutre à la Maison des peintres. Une ode joyeuse à la danse et à l’expression de soi qui envoie valser les étiquettes normées de race, de genre et de classes sociales. 

« “Danser sur les cendres” cherche à rendre compte de la flamboyance de ces beautés nyctalopes et des stratégies qu’elles développent pour déjouer les règles et les normes d’une société dominante qui les empêche. » Sœurs, pères, camarades, pensez-y lors de votre prochaine photo de famille. Face au regard inquisiteur de l’objectif, osez un pas de côté. Tirez la langue, le petit oiseau va sortir ! 

Le parcours « Histoires de famille » est à découvrir au festival Les Rencontres de la photographie à Arles, du 7 juillet au 5 octobre 2025. 

À la recherche du père, le livre de Camille Lévêque qui accompagne son exposition est disponible aux Éditions Delpire and Co au prix de 39€.

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