Il y a des livres qui se vivent, des histoires d’amours qui n’ont pas besoin de mots pour se faire ressentir. Les photographies suffisent. Françoise, le nouvel ouvrage de Bernard Plossu aux éditions Filigranes, ne fait pas exception. Plus qu’un hommage à Françoise Nuñez, sa compagne disparue et photographe talentueuse, ce recueil de 75 photographies en bichromie se révèle être un chant d’amour visuel, une conversation intime entre deux âmes sœurs qui ont partagé 40 ans de vie, d’art et de voyages. Un bel et touchant hommage que le photographe dédie à sa compagne au-delà de la mort qui les a séparés, il y a maintenant quelques années.
La genèse de cette histoire d’amour tient du destin. « J’habitais aux États-Unis et un jour, je suis rentré en France, invité dans un petit club. Lors d’un pique-nique, je suis tombé sur Françoise, toute jeune. À la seconde où je l’ai vu, j’ai su que c’était elle, et elle aussi le savait. », se souvient Bernard Plossu, la voix encore émue. « A la seconde où on s’est vu, on a su que c’était pour la vie. C’était absolument incroyable. » Ce coup de foudre rare et instantané donnera naissance à une vie commune intense, passionnelle, marquée par la création artistique et une famille unie.
Malheureusement, la maladie a fini par emporter Françoise en 2021. « J’avais 12 ans de plus qu’elle, c’était moi qui devais la quitter en premier. Ce n’était pas elle, c’était trop jeune. Ce n’est pas dans l’ordre des choses. » Contre toute logique, c’est Françoise qui est partie la première, laissant Bernard face à un deuil impossible à surmonter, et à des centaines de photos qu’il ne pouvait plus regarder.
« Pendant des années, je ne pouvais pas regarder une photo d’elle. Ce n’était même pas possible. Le premier hommage que je lui ai rendu, c’est le livre sur ses aquarelles, en 2024. », avoue-t-il d’une voix encore tremblante. « La photo est un moment de bonheur quand on la prend, mais après, quand la personne est décédée, ce n’est pas facile à regarder. Beaucoup de gens disent : “Je connais ça, j’ai perdu mon père, ma mère.” Ça n’a rien à voir. Le conjoint, la maman de vos enfants, c’est pas du tout pareil. C’est votre soleil, votre âme. » La disparition de Françoise un 24 décembre – « Le matin de Noël. Pour les enfants, c’est peut-être le plus difficile à vivre » – avait laissé Bernard Plossu dans l’incapacité de se confronter à leur mémoire visuelle partagée. Pourtant, peu à peu, « il est venu l’idée de lui rendre un hommage post-mortem en portrait ». De là est né le livre, Françoise.
Ce projet aurait pu rester à l’état de vœu pieux sans l’intervention décisive de Patrick Le Bescont, l’éditeur. « J’aurais été incapable de le faire sans Patrick. C’est-à-dire qu’en faisant le livre, je parvenais à voir des photos que je n’arrivais pas à voir avant. » Ensemble, ils ont exploré trois grosses boîtes d’archives contenant près de 300 tirages. « On a choisi des photographies qui sont souvent centrées sur son regard », précise Plossu. On le ressent dès que nos yeux se posent sur la couverture. Particulièrement saisissante, celle-ci sublime le regard de Françoise, qui « interpelle quand on le rencontre », selon les mots du photographe. « Quelqu’un m’a dit en voyant la couverture : “C’est comme un tableau où, quand on passe devant cette photo, on ne peut pas quitter son regard.” Elle est encore là, peu importe où nous sommes. » Ce travail minutieux de curation s’est révélé aussi douloureux que cathartique. « Chaque image représente un moment de nos vies. Au bout du compte, je crois qu’on a réussi à lui rendre cet hommage en portrait. » Bernard Plossu et Patrick Le Bescont ont donné naissance à un ouvrage où chaque image raconte selon Bernard « des moments qu’on a eu la chance de vivre. C’est toute une vie. En fait, c’est ça, c’est un ouvrage sur la beauté, sur la tendresse. »
« J’avais ses photos d’elle parce que je l’ai toujours aimée et toujours photographiée. Elle était modeste, très belle. Elle ne s’enfermait pas, elle était naturelle. J’ai toujours été complètement amoureux d’elle. »
Ce qui frappe d’emblée dans Françoise, c’est son silence éloquent. Contrairement aux autres ouvrages de Plossu, habituellement accompagnés de textes, celui-ci ne contient que la date de leur mariage, discrètement mentionnée.
« 19 septembre1986 :
nous nous marions ;
c’est le plus beau jour de notre vie.
B. P. »
« Tout est dit dans le regard, dans l’amour, dans la tendresse. Mettre des textes aurait été redondant et presque… comme rajouter une couche de tristesse », explique le photographe. En effet, les images de Bernard Plossu disent tout. Pas besoin de mots pour transparaître ce que Bernard veut nous témoigner dans cet ouvrage : son amour inconditionnel pour cette femme, la femme de sa vie. Ce parti pris renforce la puissance des images où Françoise apparaît dans toute sa complexité : muse contemplative, femme indépendante, mère attentionnée.
« J’ai compris qu’il y avait vraiment quelque chose d’important dans la photo de famille. »
Les pages se déploient comme un carnet de voyage amoureux. Une histoire d’amour de 40 ans, qui dure toujours, minutieusement imprimée sur le papier. « On a beaucoup voyagé ensemble. Des photos en Espagne, au Mexique, en Grèce, au Portugal, en Turquie, en Inde… C’est un peu un résumé de tous ces périples. Après, il y a quelques photos de famille avec les enfants. On a toujours été une famille très unique. »
Au-delà du couple, le livre témoigne de cette complicité artistique rare. « Tous les deux, on s’est influencés. On faisait souvent les mêmes choses au même endroit, mais pour des raisons différentes », raconte souvent Plossu. Françoise, issue de l’univers rigoureux du flamenco, et Bernard, marqué par la contre-culture des années 1960, ont su fusionner leurs sensibilités. « Elle m’aidait dans les tirages, je l’aidais dans le choix des photos. On se conseillait mutuellement pour les maquettes de livres.» Plossu et Nuñez partageaient aussi une complicité technique : « On était tous les deux des inconditionnels du 50 millimètres. » Cette proximité artistique nourrissait constamment leur relation. « On s’est toujours appréciés. On a toujours aimé les photos que l’un et l’autre faisaient. » Cette collaboration permanente transparaît dans chaque image, où la frontière entre photographe, modèle et amants s’estompe.
Bernard raconte une anecdote touchante concernant leur admiration réciproque. « Ma femme était discrète, elle n’était pas bruyante. Un jour, un ami lui a demandé : “Qui est ton photographe préféré ?” Et elle a répondu : “Mais c’est Bernard.” Je ne savais pas. Elle ne me l’avait jamais dit. » De son côté, Plossu place Françoise parmi ses quatre photographes préférés. « Elle fait partie des photographes que j’aime pour leur intelligence de l’image. »
Aujourd’hui, Françoise est bien plus qu’un livre : c’est un legs pour leurs enfants et petits-enfants. « Le plus dur, c’est de savoir que nos petits-enfants ne la connaîtront jamais. » Pourtant, à travers ces images, Françoise continue de vivre. « C’est une histoire très dure, très triste, mais très belle. Une histoire d’amour traditionnelle. On a eu beaucoup de chance dans la vie de se trouver. »
Trois ans après le décès de Françoise, Plossu commence à trouver un nouvel équilibre. « Maintenant, il ne faut pas que ce soit uniquement une histoire triste. Il faut aussi que j’arrive à l’accepter. Pendant un moment, j’étais dans le déni complet. Je n’arrivais pas à vouloir accepter qu’elle ne fût plus là. » Ce qui l’aide à avancer ? Leurs enfants et petits-enfants. « Ce qui me permet aussi de vivre maintenant, c’est qu’il y a nos enfants qui sont là, et je suis grand-père maintenant. »
En refermant Françoise, on comprend que Bernard Plossu n’a pas simplement photographié sa compagne : il l’a aimée à travers son objectif, transformant chaque instant en éternité. Ces images, loin d’être des reliques du passé, vibrent encore de la présence de celle qui fut bien plus qu’une muse – une âme sœur, une collaboratrice, la lumière de sa vie.
Françoise, Bernard Plossu, éditions Filigranes, mai 2025