Bruxelles, laboratoire photographique à ciel ouvert

La capitale belge accueille la 10e édition du Photo Brussels Festival. Une nouvelle occasion de se rendre compte de la richesse de sa scène artistique.

Il y a à Ixelles, l’un des quartiers branchés de Bruxelles, quelque chose qui rappelle Brooklyn. Des maisons courtes sur pattes aux loyers modérés, des bars sympathiques à tous les coins de rue, des restaurants chics mais abordables et à la cuisine délicieuse, une jeunesse à l’humour affûté, une faune résolument cosmopolite. Les conditions parfaites pour une scène artistique florissante, qui semble bien plus bouger que celles des autres capitales européennes, et qui se retrouve lors d’événements qui ont tout de réunions où l’on échange des idées plutôt que des cartes de visite.

La scène photographique, elle, se retrouve tous les trois mois au Hangar, épicentre de cette émulsion. Le Photo Brussels Festival 2026 s’y ouvre en ce moment avec l’exposition la plus ample de cette édition : « The House » de Lee Shulman, développée avec The Anonymous Project et présentée pour la première fois en Belgique. Dès l’entrée, le visiteur comprend qu’il ne s’agit pas d’une exposition au sens classique du terme. Ici, les images ne sont pas simplement accrochées : elles habitent un espace domestique entièrement reconstitué. Une cuisine, un salon, une chambre, un couloir, une caravane. Chaque pièce accueille des photographies vernaculaires issues des années 1950 et 1960, intégrées au décor comme des souvenirs laissés en place.

The House © Anonymous Project / Lee Schulman
The House © Anonymous Project / Lee Schulman
The House © Anonymous Project / Lee Schulman
The House © Anonymous Project / Lee Schulman

Initiateur de ce projet, Lee Shulman insiste sur cette volonté de recréer une expérience plutôt qu’un accrochage : « Je voulais que les visiteurs aient l’impression d’entrer dans une maison, pas dans un musée. Ces images ont été faites pour exister dans un intérieur, pas sur des cimaises blanches. » Les photographies, collectées depuis plus de 10 ans à travers le monde, sont issues de diapositives anonymes, souvent retrouvées dans des brocantes, sur Ebay, ou des archives privées. Elles montrent des scènes ordinaires : repas de famille, enfants jouant dans le jardin, vacances d’été, moments de fête.

« À l’époque, photographier était un geste intime, presque invisible », rappelle Shulman. « Ces images n’étaient pas destinées à être vues par des inconnus. Elles faisaient partie du quotidien, comme un meuble ou un objet posé sur une étagère. » En les réintégrant dans un décor familier, « The House » redonne à ces images leur fonction première : celle de traces de vies ordinaires.

Installation de l’exposition The House par Anonymous Project © Jonas Cuénin
La journaliste Valérie Duponchelle pose une dernière fois devant sa caravane, dont elle a fait don à Lee Schulman, heureux récipiendaire de cette pièce de collection assortie au pull de son ancienne propriétaire © Catherine Philippot / ADAGP
Installation de l’exposition The House par Anonymous Project © Jonas Cuénin
Installation de l’exposition The House par Anonymous Project © Jonas Cuénin

Présentée pour la première fois aux Rencontres d’Arles en 2019, l’exposition a depuis été montrée dans plusieurs institutions internationales, avec le succès qu’on lui connaît. Elle trouve aussi un écho particulier au Hangar. « C’est une exposition qui parle de mémoire collective, mais à partir de gestes très simples », explique Delphine Dumont, directrice du Hangar. « Elle rappelle que la photographie familiale est l’un des socles de notre rapport aux images. »

Dans le prolongement direct de « The House », le Hangar présente « Family Stories », une exposition collective qui aborde la famille depuis des perspectives contemporaines et multiples. Ici, il n’est plus question d’anonymat, mais de récits assumés, parfois douloureux, souvent complexes. L’exposition réunit sept artistes, dont les travaux interrogent la filiation, la transmission, la perte ou encore la reconstruction des liens familiaux.

Pour Delphine Dumont, le dialogue entre les deux expositions est essentiel : « The House parle d’une mémoire collective presque universelle, tandis que Family Stories donne la parole à des histoires singulières, situées, parfois conflictuelles. L’une nourrit l’autre. » Les artistes présentés utilisent la photographie comme un outil pour revisiter leur propre histoire, souvent sur le temps long.

Maman et Papa disent au revoir de la série Leaving and waving © Deanna Dikeman
Das Badezimmer, 2021 © Francesca Hummler
Alte Küche, 2021 © Francesca Hummler
© Danilo Zocatelli

Parmi eux, Deanna Dikeman expose des images issues de sa série « Leaving and Waving » (1991–2017). Pendant plus de 25 ans, elle a photographié ses parents à chaque départ de la maison familiale, toujours depuis la voiture, toujours au moment de dire au revoir. Ce geste répétitif, presque banal, devient un récit poignant du temps qui passe. « Je n’avais pas l’intention de faire une série », explique-t-elle. « C’était simplement une manière de garder une trace. »

Avec Sanne De Wilde, la famille apparaît comme un territoire mouvant, traversé par la question de la perception et de la normalité. Connue pour ses travaux autour de la différence et de la neurodiversité, l’artiste belge aborde ici l’histoire familiale comme un espace où les identités se construisent parfois à contrechamp. Ses images brouillent volontairement les repères visuels, jouant avec le flou, la couleur et la mise en scène. « Je ne cherche pas à montrer une réalité objective », explique-t-elle, « mais une manière d’être au monde, subjective, instable, souvent mal comprise ».

Les autres artistes — Alma Haser, Danilo Zocatelli Cesco, Francesca Hummler et Cristóbal Ascencio — explorent eux aussi la famille comme un territoire instable, traversé par des héritages visibles ou invisibles, notamment Lee Daesung, qui interroge les liens familiaux à partir de sa propre histoire, en mettant en scène des figures proches et des situations du quotidien, où l’intime devient aussi un jeu. Les images de « Family Stories » évoquent des corps, des visages, des maisons, mais aussi des absences. Ensemble, elles dessinent une cartographie sensible des liens familiaux, sans idéalisation ni nostalgie.

© Lee Daesung
© Lee Daesung

Cette réflexion sur l’intime se prolonge dans l’espace de Hangar Gallery, avec l’exposition personnelle de Sylvie Bonnot, « Le Royaume des moustiques », une série déjà aperçue à Paris Photo en novembre dernier. Issue d’une recherche menée sur plusieurs années en Guyane, à la lisière de la forêt amazonienne, la série s’ancre dans une observation attentive des corps, des sols et des gestes du quotidien. « Le moustique est pour moi une sentinelle », explique l’artiste. « Il révèle la fragilité des corps et des territoires, mais aussi leur capacité d’adaptation. »

Le travail de Sylvie Bonnot se distingue par une approche photographique expérimentale, où la matière de l’image est directement sollicitée, pour former une sorte de peau de serpent après sa mue. « Je pousse l’épreuve photographique jusqu’à ses limites », précise-t-elle. « Il y a une forme d’épuisement de la matière qui fait écho à ce que j’observe sur le terrain. » Les images, souvent présentées en diptyques, associent fragments de paysages, détails de corps et portraits. Ancré dans les récits des habitant·e·s de la forêt, « Le Royaume des moustiques » évite toute vision exotisante. « Je travaille toujours à partir de la parole de celles et ceux qui vivent là. »

Shine Your Eye © Sanne de Wilde

Des récits ancrés dans les territoires

En quittant le Hangar, le Photo Brussels Festival se diffuse dans la ville comme une constellation. Les expositions ne se répondent pas par thèmes imposés, mais par une attention commune portée aux récits vécus, aux trajectoires individuelles et aux territoires traversés. À Bruxelles, la photographie circule ainsi d’un lieu à l’autre sans rupture, poursuivant le fil ouvert par les histoires familiales pour s’ancrer dans des expériences plus larges, parfois intimes, parfois politiques, souvent les deux à la fois.

À La Nombreuse, « Another Love Story » de Karla Hiraldo Voleau prend sa source dans une rupture intime. Le projet naît après la fin d’une relation longue, marquée par la trahison de son compagnon, que l’artiste choisit de désigner sous le nom de X. « J’ai découvert qu’il me trompait », raconte-t-elle. « À ce moment-là, tout s’est effondré. » Plutôt que de refermer cette histoire, Karla Hiraldo Voleau décide d’en faire le point de départ d’un travail photographique. Elle parcourt la pellicule photo de son téléphone portable, et revient ainsi sur les lieux qu’ils ont partagés, relit les messages, rassemble des traces, retranscrit une conversation téléphonique avec « l’autre femme », et construit une narration fragmentée où les images dialoguent avec le texte, les silences et l’absence.

La série ne cherche ni la réparation ni la mise à distance immédiate. « Je ne voulais pas expliquer ou justifier », précise-t-elle. « Je voulais rester dans ce moment de déséquilibre. » Les photographies oscillent entre proximité et retrait, montrant des corps, des objets, des espaces traversés par la mémoire de la relation. En nommant son ancien compagnon X, l’artiste refuse de lui donner un visage stable, tout en reconnaissant son empreinte persistante. « Another Love Story », déjà exposé à la Maison Européenne de la Photographie à Paris ou à l’International Center of Photography à New York, devient ainsi le récit d’une reconstruction lente, où la photographie agit comme un outil pour affronter l’épreuve.

« Another Love Story » © Karla Hiraldo Voleau
« Another Love Story » © Karla Hiraldo Voleau
Limita de Libertat © Jaïr Marc Castillo
Autoportrait comme Bertha Wardell, la muse de Weston © Tarrah Krajnak

Cette attention aux zones de silence se retrouve chez Entry Gallery. « Den Silencio » de Jaïr Marc Castillo s’ancre dans une trajectoire marquée par le déplacement permanent. Né à Curaçao, l’artiste a grandi en mouvement constant, passant du Venezuela à Aruba, puis des Pays-Bas à la Belgique. « Je suis né sur une île, Curaçao, et j’ai toujours bougé », explique-t-il. Cette instabilité géographique devient le socle de son travail photographique, pensé comme une recherche continue autour de l’appartenance, de l’identité et des origines. « Tout est en mouvement, parce que moi aussi je suis en mouvement », ajoute-t-il, décrivant un état d’errance qui ne s’interrompt jamais. « Ces images représentent pour moi le temps de l’appartenance, la diaspora, l’identité. »

À la Fondation A, « ExPose RePose CounterPose » de Tarrah Krajnak déplace ces questions vers le champ du corps et de l’histoire des images. Commissariée par Sonia Voss, l’exposition interroge les codes de la représentation photographique, notamment ceux hérités de la photographie coloniale et moderniste. « Tarrah Krajnak travaille toujours à partir de sa propre position », explique Sonia Voss. « Son corps devient un outil critique. » Née au Pérou et adoptée aux États-Unis, Krajnak inscrit sa pratique dans une recherche personnelle sur l’identité et l’appartenance. Elle se réapproprie des gestes photographiques existants, les rejoue, les détourne. « Je ne peux pas me placer en dehors de l’histoire », dit-elle. « Je travaille depuis l’intérieur. » Le recours exclusif à l’argentique et au tirage manuel renforce cette dimension physique et engagée de son travail.

À Geopolis, la photographie prend une dimension explicitement historique avec « L’Ukraine en résistance » d’Oleksandr Glyadyelov. Le photographe documente son pays depuis plus de 30 ans. Ses images couvrent l’indépendance de l’Ukraine, les soulèvements populaires, les années de tension, puis la guerre déclenchée par l’invasion russe. « Je photographie ce que je connais », explique-t-il. « Je photographie là où je vis. » Pour Ulrich Huygevelde, coordinateur de Geopolis, l’importance de cette exposition tient à sa durée : « Ce travail ne commence pas en 2022. Il montre une histoire longue, faite de résistances successives. » Les photographies de Glyadyelov donnent à voir la guerre sans spectaculaire : des visages, des corps fatigués, des moments de pause. La violence est présente, mais jamais isolée de la vie quotidienne qu’elle traverse.

« L’Ukraine en résistance » © Oleksandr Glyadyelov
Cat Island Blues © Katherine Longly

Cette attention aux communautés et aux territoires se prolonge à L’Enfant Sauvage, avec « Cat Island Blues » de Katherine Longly. Réalisé sur plusieurs années, le projet documente une minuscule île japonaise isolée, Aoshima, longue d’un kilomètre et baignée par les eaux de la mer intérieure de Seto. À son apogée, dans les années 1940, l’île comptait près de 900 habitants, dont la plupart vivaient de la pêche. La population a ensuite rapidement décliné. En 2013, elle est devenue, bien malgré elle, une attraction prisée par des touristes de tout le Japon – et même du monde entier – pour son importante colonie de chats. Aujourd’hui, il ne reste sur l’île que trois personnes âgées et une quarantaine de félins vieillissants. Mais que s’est-il passé à Aoshima ? L’artiste raconte son expérience sur cette île : de la surprise face au décalage entre les images postées par les touristes – qui l’avaient attirée sur place – et la réalité, à l’attachement profond qu’elle a noué avec le lieu. « Ce qui m’intéressait, c’était la manière dont les gens continuent à vivre, malgré l’incertitude », explique-t-elle. Les images alternent entre portraits et scènes de vie, dessinant une communauté soudée par la fragilité même de son territoire.

Véritable révélation ces dernières années, Jesse Willems présente « Luz » chez Schönfeld Gallery. L’artiste belge, né à Anvers en 1984, part de photographies prises dans la rue, souvent lors de déplacements, qu’il retravaille ensuite pour en extraire l’essentiel. Les scènes sont dépouillées de tout élément narratif trop précis : il ne reste que des formes, des couleurs, des fragments d’espace. De magnifiques collages qui rappellent Matisse et ne racontent pas une histoire au sens classique, mais invitent à regarder autrement ce qui nous entoure. La photographie comme espace de calme et d’attention.

Collage photographique, 2026 © Jesse Willems
Collage photographique, 2026 © Jesse Willems
Collage photographique, 2026 © Jesse Willems

À la Michèle Schoonjans Gallery, « Beyond the Horizon » de Scarlett Hooft Graafland propose un déplacement du regard. L’artiste néerlandaise travaille exclusivement en argentique, réalisant ses images lors de performances mises en scène dans des paysages extrêmes. « Tout se passe sur place », rappelle Michèle Schoonjans. « Il n’y a pas de trucage numérique. » Les images jouent avec la perception, mais restent ancrées dans des lieux réels, habités, traversés par des présences humaines. Chez Spazio Nobile Gallery, « Panoramic, 15 years of Art Photography » revient lui sur le travail de Frederik Vercruysse, marqué par une attention constante à l’architecture et aux espaces du pouvoir. Les images, souvent dépouillées, interrogent la manière dont les lieux façonnent les comportements et les usages.

Enfin, à la Vue Gallery, « Maman est là » de Julie Scheurweghs ramène le regard vers l’espace domestique. Le projet documente la maternité sans idéalisation. « Je voulais montrer ce que l’on ne montre pas toujours », explique l’artiste. Les images, très touchantes, racontent le quotidien avec un enfant, la fatigue, la proximité extrême, inscrivant la maternité dans une temporalité vécue, loin des représentations normées.

« Maman est là » © Julie Scheurweghs
« Maman est là » © Julie Scheurweghs
« Beyond the Horizon » © Scarlett Hooft Graafland


La 10e éditions du Photo Brussels Festival est à voir jusqu’au 21 février 2026 dans la capitale belge. Plus d’informations sur le Hangar ici.

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