Il fait partie des prodiges de la nouvelle scène photographique. Depuis le début de sa carrière, ce trentenaire britannico-ghanéen, né à New Addington, dans le sud de Londres, se nourrit de son éducation multiculturelle et d’une conscience sociale forte, développant un regard à la fois singulier et personnel.
En moins de 10 ans, Campbell Addy a su se faire un nom et devenir l’un des photographes de mode et de culture les plus prometteurs de sa génération. « The Stillness of Elegance », sa toute première exposition institutionnelle aux États-Unis, au SCAD FASH Museum of Fashion + Film à Atlanta, contribue à cette portée. « Inviter le public à une sorte de rétrospective – pour parcourir ma carrière et se confronter aux images qui m’ont façonné, représentent mon monde intérieur et continuent d’inspirer ma pratique – suscite en moi un tourbillon d’émotions. », explique-t-il.
Transcender le regard
Une cinquantaine d’images se déploie ainsi sur les cimaises de l’espace muséal, scindé en quatre sections, explorant les thèmes de l’intimité, de la connexion, de l’imagination et de la célébrité. « The Stillness of Elegance » décompose savamment sa trajectoire fulgurante, de ses débuts à ses éditoriaux en passant par ses shootings, ses portraits de stars, ses dessins, ses peintures et ses poèmes, tel que 19, un moment charnière de sa vie.
Pour la scénographie, le curateur Ben Toffelson, conservateur du musée d’art du SCAD, fait le choix de faiblement éclairer les espaces, dont les murs sont recouverts d’un violet intense, et de concentrer l’éclairage sur les œuvres. Ce jeu d’ombres et de lumières dégage une atmosphère onirique, chaleureuse et feutrée, qui met subtilement en évidence l’intériorité et l’évolution artistique de Campbell Addy.
La première œuvre en est l’essence : une mannequin à la peau d’ébène se tient souveraine, la pose altière et guerrière, devant une cascade au Ghana, vêtue d’une robe fluide magenta. Comme il le formule lui-même, « chaque part de mon identité se reflète dans mon art ». Un travail déjà très affirmé. Ses images entre commandes et projets personnels sondent avec intelligence et résilience ses sentiments de doute, de peur et d’incertitude, affichant son goût prononcé pour le style vestimentaire.
L’exposition relate ainsi le cheminement de ses découvertes qui forgent son univers chromatique, émouvant et dynamique. Pas étonnant que Naomi Campbell, Nadine Ijewere et Beyoncé l’aient aussitôt adoubé. De même que Meghan Markle, Zoë Kravitz, Kendall Jenner, Lewis Hamilton, Lizzo, Debra Shaw ou encore The Creator n’ont pas hésité à poser devant son objectif. Son portefeuille de clients est tout aussi bien garni, avec YSL Beauty, Nike ou Cartier.
Combattant sensible et créatif
Son imagerie est véritablement chargée d’énergie, de compassion et d’authenticité, car elle émane de son intérêt pour l’Autre et la narration visuelle, puisant sans cesse dans ses racines et son expérience de photographe noir queer. Celui qui a grandi dans une famille religieuse, adepte des Témoins de Jéhovah, a très vite choisi de rejeter l’idolâtrie dès l’âge de seize ans, au moment où il quitte le cocon, et de se réapproprier l’univers de l’art, de la mode et de la culture comme beauté du monde.
C’est au lycée qu’il découvre la photographie à travers des maîtres tels que Irving Penn, Nick Knight et James Barnor. En 2016, le diplôme en poche, au sein de la Central Saint Martins, il fonde son projet Nii, scindé en deux pôles, donnant un avant-goût de sa vision, de sa psyché et de ses origines. D’un côté, Nii Agency, une agence de mannequins dédiée à l’importance de la diversité devant et derrière l’objectif. De l’autre, Nii Journal, une publication semestrielle sur les arts et la culture, centrée sur les identités raciales, sexuelles, religieuses et culturelles sous-représentées.
À travers cet ensemble, Addy étend le champ des possibles sur ses thèmes de prédilection auxquels nombre de ses congénères se confrontent encore aujourd’hui. La plupart des œuvres au SCAD FASH sont des portraits publiés dans la presse magazine, comme Rolling Stone, Wall Street Journal, New York Magazine, Dazed, Financial Times, British Vogue, mais aussi dans sa propre revue.
L’élégance intemporelle
Depuis lors, son travail remporte les récompenses et les faveurs de la profession. En 2022, il sort sa première monographie Feeling Seen, préfacée par Edward Enningful, ancien rédacteur en chef de Vogue UK, qui explore le croisement entre photographie, origine ethnique, beauté et représentation. L’année suivante, il présente sa première exposition personnelle, « I ❤ Campbell » en collaboration avec 180 Studios, mêlant photos, peintures et un court métrage tourné au Ghana.
En 2024, il participe à la série documentaire Photographer de National Geographic. À l’instar des autres conteurs visuels invités, l’épisode à son effigie retrace son enfance et le début de sa carrière jusqu’à ses projets actuels. « Je veux présenter mon éducation. », confiait-il en extrait autour de son premier solo show. « Parler des choses qui me sont arrivées, les traduire en langage visuel. Je veux que mon œuvre sorte du cadre photo. Je puise dans ma propre iconographie : je suis queer, je suis noir, je suis religieux, je viens d’Angleterre. Toutes les choses que j’ai souvent eues à fuir, je les rassemble ici. Je ne me suis jamais montré aussi vulnérable, autant sur le plan personnel que professionnel. Et cela me fait peur, car cela n’est pas stratégique, ni cool ni tendance. »
À travers ces accomplissements, « The Stillness of Elegance » continue dans ce sens et réaffirme qu’Addy ne capture pas de simples images, toutes racontent une histoire. Il repense avec authenticité et sensibilité les conventions du médium dans la mode, offrant une réflexion nouvelle sur la beauté et le style. L’exposition se ponctue également d’images animées et de séquences vidéo tirées de ses séances photo, élargissant davantage l’exploration de son processus créatif.
Cet artiste pluridisciplinaire de 32 ans montre ainsi les prémisses d’un futur grand. Ses œuvres séduisent. Pas seulement parce qu’elles sont belles à regarder, mais aussi parce qu’il se laisse guider par ses rêves et ses ambitions. Il a su apprendre et désapprendre de son éducation entre deux continents. Surtout, il a su définir sa liberté, son espace et son temps, réinterrogeant ici la notion même de « l’élégance » par la différence, tranquille et sereine.
« Campbell Addy : The Stillness of Elegance » est présentée jusqu’au 7 septembre 2025 au SCAD FASH Museum of Fashion + Film à Atlanta, États-Unis.