De 1988 à 1995, Gran Fury a mené une vaste campagne d’art public contre le pouvoir américain qui a laissé le sida ravager les Etats-Unis. Né à New York au même moment que la création d’ACT UP (AIDS Coalition to Unleash Power), ce collectif d’artistes activistes va choisir de provoquer un mouvement contestataire et communautaire pour transformer la manière dont les gens perçoivent la pandémie mortelle — et l’omerta utilisée par les « christofascistes » pour détruire la communauté LGBTQ, à peine deux décennies après les émeutes de Stonewall.
Dès ses débuts, Gran Fury affronte la réalité sans détour. En 1988, dans une affiche conçue pour The Kitchen, un espace indépendant d’art et de performance expérimentale à New York, le collectif dénonce : « Avec 42 000 morts, l’art ne suffit pas. Prenez des mesures collectives directes pour mettre fin à la crise du sida. »
C’est alors un appel aux membres de la communauté LGBTQ à se lever, côte à côte, face à un gouvernement qui préfère les voir mourir d’un virus plutôt que de les défendre — un virus dont on commence seulement aujourd’hui, près de 40 ans plus tard, à reprendre le contrôle. Mais que peut-on dire en 2025, quand le SARS-CoV-2 — nouveau virus dont la caractéristique principale est aussi la destruction des lymphocytes T — a provoqué plus de 30 millions de morts et laissé 5 % de la population mondiale (400 millions de personnes) handicapées en seulement cinq ans ?
Alors que le régime de Donald Trump accélère actuellement l’effondrement des fondations sociales américaines en commençant par la destruction du National Institute of Health et du Center for Disease Control, deux importantes institutions en recherche médicale, le pays se tourne de nouveau vers l’acceptation ouverte d’une forme de fascisme. Peut-être est-il plus urgent que jamais pour le peuple américain de disposer d’une feuille de route pour la résistance.
Que témoignage soit fait
Ainsi Gran Fury: Art Is Not Enough raconte t-il l’histoire visuelle de ce collectif légendaire qui a utilisé la propagande pour dire la vérité au pouvoir, face à un gouvernement qui a exploité la pandémie du sida comme nouvel épisode d’une longue campagne eugéniste contre les communautés queer, mais aussi noires, latines, handicapées et sans-abri.
En 1987, avec l’idée que l’art est une action plutôt qu’un objet, les membres d’ACT UP comprennent que le médium peut porter un message fort. Puisant dans le langage de la publicité et du design graphique, ils créent des campagnes capables d’investir à la fois la rue, la protestation et l’espace public, multipliant à l’infini leurs formes et leur impact.
Cette même année, une affiche noire apparaît dans les rues de New York : « SILENCE = DEATH » en lettres blanches, sous un triangle rose lumineux, symbole nazi de la persécution des homosexuels, réapproprié dans les années 1960 comme emblème de la libération gay. L’effet est immédiat, les implications viscérales.
En voyant cette affiche, William R. Olander (1950–1989), alors conservateur au New Museum of Contemporary Art de New York, est bouleversé. Il écrit: « Pour quiconque connaissait cette iconographie, il ne faisait aucun doute qu’il s’agissait d’une affiche conçue pour provoquer et éveiller les consciences sur la crise du sida, écrivait Olander. Pour moi, c’était plus que cela : c’était l’une des œuvres d’art les plus importantes créées au cœur même de la crise. »
Olander, qui mourra du sida deux ans plus tard, se sent poussé à agir. Il approche ACT UP avec une proposition irrésistible : la vitrine du musée, donnant sur Broadway. Cinquante personnes se réunissent pour réaliser une œuvre intitulée Let the Record Show (1987). L’installation combine le néon « SILENCE = DEATH » sous un triangle rose, placé dans une arche en retrait, surplombant une série de portraits en noir et blanc de figures eugénistes comme le président Ronald Reagan, le sénateur Jesse Helms ou le télévangéliste Jerry Falwell, accompagnés de leurs propres déclarations hystériques sur le sida.
Un baiser ne tue pas
Let the Record Show établit alors une règle : les systèmes de pouvoir devront être dénoncés pour leurs crimes, encore et encore, le public convoqué comme témoin, et comme Olander, appelé à résister. Après ce projet, le groupe se réunit de nouveau. Portés par l’envie d’aller plus loin. Gran Fury est né.
« Nous sommes passés de simples colleurs d’affiches clandestins à un collectif disposant soudain de ressources, d’opportunités et d’une véritable plateforme pour s’exprimer. Cela a entraîné une crise de conscience sur la façon d’articuler notre groupe, car les enjeux avaient changé », raconte Tom Kalin dans le livre Gran Fury: Art Is Not Enough.
Aux côtés de Richard Elovich, Avram Finkelstein, Amy Heard, John Lindell, Loring McAlpin, Marlene McCarty, Donald Moffett, Michael Nesline, Mark Simpson et Robert Vazquez-Pacheco, Kalin porte le collectif à un niveau supérieur avec Kissing Doesn’t Kill (1989–1990), une campagne d’art public montrant des couples hétérosexuels, gays et lesbiens en train de s’embrasser passionnément, là où l’on s’attend d’ordinaire à trouver de la publicité commerciale.
Les photographies, qui rappellent les campagnes Benetton d’Oliviero Toscani à la même époque, sont à la fois joyeuses, provocantes et totalement innocentes — rendant visibles ce qui a longtemps été effacé. Elles rappellent qu’au milieu du deuil, de la rage et de la lutte, l’amour reste une raison de se battre.
Gran Fury: Art Is Not Enough est publié par le Museu de Arte de São Paulo Assis Chateaubriand/KMEC Books, et disponible au prix de 39,95 $.