Que signifie détruire sa propre œuvre ? Depuis des siècles, des artistes détruisent leurs archives — soit délibérément, comme partie intégrante de leur démarche artistique, soit par frustration à l’égard de leur travail. Le photographe japonais Takuma Nakahira a ainsi brûlé l’intégralité de ses archives en 1973, craignant qu’elles ne « sombrent dans le cliché ». Le photographe américain Matthew Brandt, de son côté, a immergé ses tirages chromogéniques dans l’eau de lacs, laissant la chimie et le hasard corroder l’image. Pour ces artistes, la destruction n’est pas une disparition, mais une transformation : un geste volontaire de réinterprétation qui remet en cause la sacralité du document photographique. Avec Iroha, Kazuo Kitai s’inscrit dans cette filiation, retournant son regard sur sa propre pratique pour démanteler ses archives.
Né en 1944 à Anshan, en Chine, de parents japonais, Kitai s’installe au Japon après la Seconde Guerre mondiale et étudie à Tokyo. Il est reconnu pour avoir documenté les mouvements étudiants des années 1960 et 1970, la lutte de Sanrizuka, ainsi que le monde rural. Son travail émerge en parallèle du mouvement expérimental Provoke — auquel appartenait notamment Nakahira — un collectif radical qui revendique alors une photographie granuleuse et floue pour proposer une vision plus subjective du Japon de l’après-Hiroshima. Sans jamais faire officiellement partie de Provoke, Kitai en partageait l’urgence et le refus de la neutralité documentaire.
Aujourd’hui octogénaire, le photographe revient sur ses archives et en libère la colère intacte. Les tirages argentiques sont déchirés, recouverts d’éclaboussures de peinture et de marques calligraphiques. On y distingue des gros plans de manifestations et de soldats, mais aussi des détails de nature morte : un parapluie, une botte. La violence infligée aux images leur confère paradoxalement une nouvelle portée poétique. Les photographies de la turbulence deviennent elles-mêmes victimes de la turbulence, avant d’être ravivées avec soin et de trouver une nouvelle existence en tant qu’œuvres autonomes.
Le titre lui-même signale ce retour aux fondamentaux. Iroha désigne les premières syllabes de l’ordre traditionnel des kana japonais, l’équivalent du « A-B-C » de l’alphabet latin. Associées aux chiffres « 1, 2, 3 », elles évoquent un compte à rebours avant la mise en mouvement. Il ne s’agit pas simplement de déconstruction, mais bien de réinvention. Kitai démonte son archive pour interroger ce qui subsiste lorsque l’élan documentaire est mis à nu.
Cette intervention fait écho à d’autres photographes ayant recours à l’altération physique pour produire un sens qui dépasse l’image elle-même. L’eau des lacs utilisée par Brandt a corrodé ses tirages de manière à la fois imprévisible et essentielle. De la même façon, les peintures et les déchirures de Kitai ne détournent pas le regard de son sujet : elles l’approfondissent. La violence du geste — déchirer sa propre œuvre — fait écho à la violence inscrite dans les images d’origine : des corps sous tension, des foules en mouvement, la friction de la résistance.
Une dimension élégiaque traverse pourtant l’ensemble. Détruire ses archives peut s’apparenter à un geste de deuil — non pas de ce qui a été, mais de ce que l’image prétendait autrefois représenter. En les mettant en pièces, Kitai allège le poids de la représentation. L’image n’est plus un témoignage figé, mais une surface, un point de départ vers autre chose.
Les images sont imprimées, séquencées et mises en forme avec une grande justesse par l’éditeur marseillais Chose Commune. Le format de l’ouvrage — qui évoque un grand tract de manifestation, relié par un fil rouge détachable — rappelle qu’il existe une beauté jusque dans des temps apparemment fugaces et troublés, et que l’on peut toujours y revenir pour leur donner un sens nouveau. Iroha est un manifeste sous forme de livre, à la croisée de la documentation, de la mémoire, du geste pictural et du renouveau. Il interroge la destruction comme une possible forme de soin : une manière d’honorer l’image en refusant qu’elle ne se fige dans le cliché.
Iroha, de Kazuo Kitai, est publié par Chose Commune et disponible au prix de 42 €.