David Armstrong, portraits vibrants dans l’underground new-yorkais

Dix ans après sa disparition, la Fondation LUMA à Arles consacre à David Armstrong une exposition lumineuse. Portraits de ses amis, planches-contacts annotées, slideshows en couleur façon Nan Goldin : un vrai voyage dans l’intime.

Le retour de David Armstrong à Arles ne pouvait se faire ailleurs qu’à la fondation LUMA. Dix ans après sa disparition, le photographe américain est présenté dans une exposition sensible et élégante, au niveau – 3 de la tour dessinée par Frank Gehry. Ici, pas de prétention à la rétrospective définitive. Simplement des tirages originaux, des planches-contacts, quelques documents et des images comme suspendues dans le temps, en noir et blanc ou en couleur, portées par une lumière douce, dans la pénombre, presque comme au cinéma.

Né en 1954 à Arlington, Massachusetts, David Armstrong fait partie de la mythique « Boston School », aux côtés de Nan Goldin, Mark Morrisroe, Philip-Lorca diCorcia ou Jack Pierson. Dans les années 1980, il développe un style à part : portraits de jeunes hommes, amants ou amis, photographiés dans l’intimité d’un appartement, dans le silence d’un matin flou, face à un mur déjà fané, ou dans la nature. Son regard est frontal, brut, et magnifique d’humanité. Une manière d’être au monde, entre fragilité assumée et insolence douce.

L’exposition présentée à Arles réunit plusieurs dizaines de portraits, tous tirés par le photographe lui-même. Certains sont accompagnés de marques, d’annotations, ou d’essais de cadrage. Certains sont même gondolés par le temps. C’est un travail à nu. Au fil du parcours, les visages se répondent, de Nan Goldin, sa grande amie, à Cookie Mueller, icône de la contre-culture new yorkaise, en passant par des inconnus au regards magnétiques. Ces portraits, souvent réalisés à la chambre ou au moyen format, tiennent autant de la peinture que de la photographie. Ils restituent la peau, la texture, la respiration d’un instant. De quoi donner l’impression de réellement avoir la personne en face de soi. Au New York Times, David Armstrong disait en 2011: « Photographier, c’est comme séduire, c’est intime quand on est seul avec son sujet. Ça a toujours été cet acte, où l’on essaie d’amener les gens à se révéler devant l’objectif. »

Johnny, Provincetown, fin des années 1970 © David Armstrong, avec l’aimable autorisation de la succession de David Armstrong
Bruce, Cookie, Sharon et Linda à Herring Cove, Provincetown, 1975 © David Armstrong, avec l’aimable autorisation de la succession de David Armstrong
George dans l’eau, Provincetown, 1977 © David Armstrong, avec l’aimable autorisation de la succession de David Armstrong
Lisa, Provincetown, milieu des années 1970 © David Armstrong, avec l’aimable autorisation de la succession de David Armstrong

C’est donc une constellation de visages qui peuplent la grande salle. La deuxième pièce, elle, est consacrée aux images en couleurs, dans des slideshows sur écrans géants, qui rappellent le format utilisé par Nan Goldin, sauf que ceux-ci sont silencieux. Ces images, moins connues, ont été réalisées en partie à New York, Berlin ou Paris, dans des fêtes, des appartements, à la campagne, dans un style d’ailleurs proche de celui de la photographe américaine.

Chez David Armstrong, tout parle d’une génération. D’une manière d’embrasser la vie, la marge, les corps, les désirs. Armstrong ne photographie pas la jeunesse : il photographie une certaine idée de la jeunesse, toujours sur le fil. Une identité fluide, non revendiquée, mais pleinement assumée. Un homme en drap de bain près d’un lit, un regard perdu dans une chambre sans âge, un sourire figé entre deux gorgées, un visage séduisant qui sort de l’eau… L’auteur Nick Vogelson écrit à son sujet: « Ses photographies, par l’effet de la lumière ou du geste, révèlent une volonté de transcendance non-engageante. Cette disposition transcendante témoigne de la nature souvent mélancolique de la photographie. »

George et David au Boatslip, Provincetown, 1976 © David Armstrong, avec l’aimable autorisation de la succession de David Armstrong

On retrouve aussi dans l’exposition plusieurs planches-contacts, comme pour rappeler la dimension artisanale de la photographie argentique. Surtout pour montrer que David Armstrong a été un artiste prolifique. Ce sont des objets rares, fragiles, griffés parfois, qui témoignent d’un lien physique avec l’image. On pense aux négatifs de Diane Arbus, aux archives de Larry Clark. Ce même rapport à la matière, au temps, à la présence. Ces planches dévoilent aussi le rythme du photographe, ses hésitations, ses choix, et rendent palpable la construction du regard.

« L’œuvre de Goldin est très immédiate ; on a parfois l’impression que l’appareil photo n’existe pas, ce qui la rendait si choquante et si marquante à l’époque », explique Matthieu Humery, co-commissaire de l’exposition Luma aux côtés de l’artiste Wade Guyton, ami d’Armstrong et responsable des archives du photographe. Armstrong, quant à lui, adoptait une approche plus picturale, précise Humery. « Il a d’abord étudié la peinture et s’intéressait beaucoup à l’histoire de l’art. Il ne préparait pas énormément ses photographies, mais ce ne sont pas des instantanés pris sur le vif. Il prenait toujours le temps de composer la scène. » C’est ce qui, suggère le commissaire, confère à l’œuvre, au premier regard, une apparence plus classique – « c’est peut-être pour cela qu’elle a moins retenu l’attention à l’époque ».

Nan, Provincetown, fin des années 1970 © David Armstrong, avec l’aimable autorisation de la succession de David Armstrong
Cookie à Bleecker Street, New York, 1975 © David Armstrong, avec l’aimable autorisation de la succession de David Armstrong
Stephen at Home, New York, 1983 © David Armstrong, avec l’aimable autorisation de la succession de David Armstrong
Joey au parc de Kreuzberg, 1922 © David Armstrong, avec l’aimable autorisation de la succession de David Armstrong

En 2009, David Armstrong avait déjà été présenté aux Rencontres d’Arles, dans une exposition conçue par Nan Goldin. Quinze ans plus tard, la boucle est bouclée. Cette nouvelle présentation est plus ample, plus mûre peut-être. Difficile de ne pas être saisi par la persistance des visages. Ils restent en tête. Ils hantent doucement. Comme si Armstrong, même disparu, continuait à veiller depuis ses images. « Lorsqu’il se concentrait sur une nouvelle personne, c’était comme s’il la mettait en lumière. Quand il me mettait en lumière, cela me vivifiait », dit d’ailleurs Goldin. Armstrong, lui, rappelle qu’il existe une photographie sans fracas, capable de figer des instants d’intimité absolue. Une photographie qui prend le temps de regarder, tout simplement. Et qui, 30 ans après, continue de bouleverser.

L’exposition « David Armstrong » est à voir à la fondation LUMA, à Arles, jusqu’au 7 octobre 2025.

Millie at Home, New York, 1979 © David Armstrong, avec l’aimable autorisation de la succession de David Armstrong

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