« Il s’agit d’une exposition rétrospective : elle parle d’un collectif de 20 photographes et de leurs travaux des 20 dernières années. Mais elle est aussi prospective, parce qu’elle interroge : à quoi ressemblera le monde, dès demain ? », c’est en ces mots que Michel Slomka, scénographe de « Défaire Refaire Rêver » et membre de l’agence Myop accueille le public au sein du Carré de Baudouin. Et si notre époque est bouleversée, traversée par des crises bioclimatiques, sociales et politiques, si les tensions augmentent et menacent les accords internationaux, si les artistes ne savent pas plus que nous ce qu’il adviendra, « en tant que collectif, on réfléchit tous ensemble à ces questions épineuses et on considère les possibles », poursuit Michel Slomka.
Faisant suite à « Mes Yeux. Objets Patients », exposition-projection dévoilée aux Rencontres d’Arles en été 2025, l’accrochage présenté actuellement dans le pavillon du 20e arrondissement de Paris aborde les archives de Myop avec une énergie nouvelle : « Nous travaillons sur un état du monde, et le documentaire peut parfois être déprimant. La lucidité est importante, mais il ne faut pas qu’elle appelle à l’abattement. Nous souhaitons convoquer l’enthousiasme, l’envie de se dire qu’ensemble, on peut dépasser les obstacles », explique le scénographe. Sur les deux étages du Carré de Baudouin, les tirages dessinent de longues frises, croisant les formats et les thématiques. Ni contrecollés ni encadrés, ils s’étalent à même le mur dans un assemblage synonyme, pour Myop, de liberté.
En parallèle, et pour approfondir l’immersion au cœur de 20 ans d’archives, 20 totems sont dispersés dans l’espace, surmontés de livres – chacun dédié à l’un des auteurs de Myop. Une manière de (re)découvrir un projet précis, ou d’errer dans l’univers de chacun. Autant d’outils qui nous indiquent la marche à suivre : dans un monde où les crispations se traduisent par des politiques rétrogrades, où les crises naissent et se lient les unes aux autres, nous devons agir ensemble, penser ensemble, reconstruire par la collectivité.
Une réponse politique à l’avenir
D’un étage à l’autre, c’est par le nombre que les photographes de Myop parviennent à nous saisir. Sur les murs, les sujets se multiplient, leur pluralité imposant une pause au regard. Une pause qui empêche la passivité. Il y a d’abord ces logements de fortune – tentes et cabanes – qui se déploient au rez-de-chaussée, comme un rappel des tensions migratoires. Un choix d’ouverture d’exposition qui n’est, pour Michel Slomka, pas anodin : « Cet habitat fragile est fait des débris que le monde nous laisse. Ces formes architecturales, qu’elles soient subies ou voulues, nous poussent à nous inventer de nouveaux modèles. C’est une réponse politique à l’avenir », affirme-t-il.
Dans la troisième et dernière salle, ce sont des portraits qui nous accueillent et nous contemplent. Partout, des visages de femmes, plans rapprochés, regards caméra. Leurs yeux nous suivent jusqu’à l’angle d’un mur, où un cliché d’Alain Keller représentant une banderole estampillée « Libertad » souligne l’engagement du collectif. Et puis aux visages succèdent les étreintes, les corps qui se connectent, qui s’enlacent dans un élan amoureux où un acte instinctif de soutien. L’émotion y est palpable, l’humain photographié dans toute sa vulnérabilité. Soudain, le contexte perd son importance, ce qui compte, c’est l’instant, c’est la force d’une union, le besoin viscéral de contact. Les légendes, d’ailleurs, sont absentes des cimaises, comme pour laisser au visiteur l’espace de reconstituer un récit.
En face, curieusement, ce sont les chevaux et les chiens qui remplissent les tirages, sorte de clin d’œil à ces clichés « mignons » qu’on ne peut s’empêcher de prendre. « Les animaux sont devenus le domaine de l’enfantin. Or, les chiens travaillent, les chevaux aussi. Ces derniers ont, de plus, été l’un des premiers motifs représentés sur les murs des grottes », évoque le scénographe, qui pointe du doigt, en filigrane, les contradictions d’un affect s’opposant à la manière dont nous traitons notre environnement. « Aujourd’hui, ils nous interrogent : si vous partagez ce lien avec nous, pourquoi ne pas l’élargir au reste du vivant ? », poursuit-il. Ainsi Myop signe, avec « Défaire Refaire Rêver », une rétrospective sous la forme d’une requête : rappelons-nous notre condition humaine et, ensemble, relevons-nous.
L’exposition « Défaire Refaire Rêver » est à découvrir au Carré de Baudouin à Paris, jusqu’au 16 mars 2026.