Dimitri Bourriau, des vestiges architecturaux aux théâtres de Paris

Le photographe nantais sillonne le globe pour capturer l’histoire du patrimoine architectural en désuétude dans des séries au long cours en perpétuelle évolution. En 2025, il sort son premier livre sur une cinquantaine de théâtres en activité en Île-de-France, pour certains oubliés ou méconnus.

Véhicules et navires militaires, navettes spatiales, trains, théâtres, stades, prisons, châteaux, villes fantômes, structures historiques en tout genre… Depuis douze ans, Dimitri Bourriau, alias Jahz Design, se fait le témoin de toutes ces architectures en péril. Ce graphiste de formation, passé par divers métiers dont la mode, s’est lancé dans la photographie en 2013. « Je suis un passionné d’histoire et de livres. », explique-t-il. « J’ai été happé par des images qui exploraient des lieux dans le monde, principalement à l’abandon. La photographie est arrivée après, par le biais de ces livres, mais j’avais déjà cette appétence pour ce type de constructions. Et j’ai commencé par rechercher ces endroits dans ma région, à Nantes. J’ai découvert notamment un ancien orphelinat abandonné depuis une trentaine d’années. J’ai ensuite étendu ma vision lors de mes voyages. »

Miranda Castle, 2016 © Dimitri Bourriau

Garder les traces

Depuis lors, il parcourt le monde en quête de ces vestiges architecturaux, réunissant ses deux passions devenues sa vocation, afin de conserver les traces de la civilisation et d’un passé qui se meut. « Les cartes postales ont joué un facteur important dans mon travail. Ces images d’églises ou de châteaux gravent ces lieux autrefois existants. J’aime revenir à cette époque où l’on garde des photos comme unique souvenir. »

Sa première exploration s’est faite dans l’ancien cimetière marin de Landévennec, sur la presqu’île de Crozon, en Bretagne. Il a capturé une petite quinzaine de navires militaires à l’abandon, dans un lieu vide, sans bruit. « J’ai pris le croiseur Colbert de près de 200 mètres. Ce jour-là, j’avais dormi sous le navire pour prendre des photos au lever du soleil. Ce qui m’a marqué, c’est de visiter un endroit hors du temps, sans contrainte, comme si on visitait un musée, sans guide ni flèche au sol. Il n’y avait aucune interdiction, aucun grillage. Pour s’y rendre, on prenait simplement un bateau gonflable et on ramait quelques minutes pour grimper sur le navire. C’était intéressant de comprendre comment un espace abandonné pouvait fonctionner. »

The Ghost Ship 2019 © Dimitri Bourriau

À l’affût de l’information

Plongée et contre-plongée, profondeur de champ, jeux de perspectives, de motifs et de symétrie, couleurs intenses et nettes, ciel souvent dégagé, parfois des effets de brume… Ses séries au long cours ne semblent jamais se terminer, restant en perpétuelle évolution. Dimitri Bourriau travaille par multiples thèmes en fonction des pays qu’il visite. « Cela me permet d’optimiser au mieux mes voyages. L’Allemagne possède beaucoup d’anciens ballrooms, par exemple. La Géorgie offre plutôt des sanatoriums ou des palaces de la culture. La Grèce est envahie d’épaves de bateaux et de trains. » 

Cet ambassadeur Irix depuis 2018 privilégie également les objectifs ultra grand angle. « Je peux obtenir ainsi toutes ces vues larges qu’on ne peut pas avoir autrement. » Ses inspirations naissent le plus souvent de l’actualité, de la presse, du cinéma, de la photographie, de l’art… « J’ai découvert le grand théâtre Cervantes de Tanger, au Maroc, par le biais d’un article, et sur un coup de tête, j’ai pris un billet d’avion. Je suis aussi parti à Malte après avoir vu Midnight Express [Alan Parker, 1978, ndlr], qui venait d’être ajouté sur la plateforme de Netflix. J’ai voulu voir de près ce bâtiment, un ancien fort anglais, qui a servi de lieu de tournage du film. Aujourd’hui, les intérieurs sont toujours dans le même état. J’ai aussi retrouvé l’épave du Grand Bleu [Luc Besson,1988, ndlr] en Grèce, mais je n’ai pas pris de photo, car il est moins photogénique que dans le film.»

Soviet Ballroom, 2019 © Dimitri Bourriau
Leopard, 2022 © Dimitri Bourriau
MiG17, 2023 © Dimitri Bourriau
Staline Statue, 2019 © Dimitri Bourriau

Les stigmates d’Europe de l’Est

Dans l’une de ses séries phares, il s’empare du programme du vaisseau spatial soviétique Buran à Baïkonour, au Kazakhstan, pour lequel il reçoit le Drone Photo Awards du concours Siena International Photo Awards (SIPA Contest) en 2020. L’histoire de l’Europe de l’Est fait partie de ses sujets de prédilection à travers la conquête spatiale soviétique, la construction des fusées, des satellites, et le gigantisme architectural. « J’ai photographié un ancien sanatorium immense. On ne construit plus des bâtiments de ce genre, issu de la propagande de l’URSS pour montrer sa toute-puissance dans tous les domaines. Ce qui se déroule aujourd’hui découle de cette période.» 

Son projet à Baïkonour, premier cosmodrome au monde et le plus important, relève du film d’espionnage. Sur la vingtaine d’images prises, il en sauvegarde trois de l’un des deux hangars qui abritent deux navettes soviétiques depuis la chute de l’URSS. Six mois de préparation ont été nécessaires pour franchir cette zone militaire russe d’un peu plus de 5 000 km². Il devait également trouver un contact sur place, « un chauffeur kazakh russe », pour l’emmener au plus près de la base. Avec deux collègues, il entame ainsi une marche de 12 heures sur 25 km pendant l’hiver 2019.

Anaklia Tower, 2025 © Dimitri Bourriau

Sac de 35 kg sur le dos, rempli de bouteilles d’eau et de nourriture, il traverse le désert en autarcie durant trois jours. « Les patrouilles de l’armée russe circulaient toutes les nuits, il fallait les éviter et se cacher. Mais un de mes collègues a été repéré par un militaire et nous nous sommes retrouvés au poste de Baïkonour pour un interrogatoire de plus dix heures par les services russes, car ils ont très vite pensé que nous étions des espions. » Appareils photo, GPS, téléphones, comptes mail et mots de passe, tout leur a été ainsi confisqué pour vérification. « Ils ont supprimé toutes mes photos, mais j’ai réussi à changer ma carte mémoire, car je sentais que c’était une question de temps avant que l’armée ne rentre dans le hangar. »

Chamboulements architecturaux

Depuis toujours, l’histoire entraîne des changements dans le paysage urbain, socio-politique et culturel. Son travail en fait savamment la lumière à travers ses images qui sondent « l’éphémérité de notre héritage » et le passage du temps. « Même si la photo est prise, je reste informé sur les potentielles transformations des lieux. Parfois, j’ai des surprises en découvrant que tout a été rénové. » En juin 2025, il s’est notamment rendu en Géorgie pendant douze jours où il a capturé les anciennes statues de Lénine. 

« Le gouvernement a en partie basculé pro-russe. », confie-t-il « Depuis le début de la guerre en Ukraine, les pays de l’ex-URSS se divisent entre les nostalgiques et ceux qui ne veulent plus de lien avec la Russie. C’est le cas de la Lettonie et de la Lituanie qui ont démoli un peu plus de mille monuments et symboles. La Géorgie se divise tout autant. Certains édifices que j’ai pu prendre n’existent plus, tandis que des statues sont remises en place publique. En Allemagne, je me suis retrouvé dans le même cas. En prenant des photos d’une statue de Lenine, le parti communiste allemand, composé de léninistes et de maoïstes de l’ex-RDA, a voulu gagner mon adhésion. Il est donc important pour moi de capturer les bouleversements d’un passé qui disparaît, revient, se renouvelle, redisparaît. »

Théâtre Ranelagh, 2021 © Dimitri Bourriau
Théâtre Louis Philippe, 2021 © Dimitri Bourriau
Théâtre Marigny, 2021 © Dimitri Bourriau

Théâtres du vivant

En ce mois de novembre, Dimitri Bourriau franchit une nouvelle étape et sort son tout premier ouvrage aux éditions Jonglez, qui capture une cinquantaine de théâtres en activité, en Île-de-France. Un projet né pendant le Covid, en 2021, au moment où plus personne ne pouvait voyager. « Beaucoup de théâtres n’ont pas été pensés dans les mêmes perspectives ni dans les mêmes angles de vue. Le dernier que j’ai pris, le Théâtre Daunou, dans le 2e arrondissement de Paris, est le seul à être en bleu. Les travaux venaient tout juste de se terminer après six ans de fermeture. J’ai dû retirer les housses de protection de tous les sièges pour réaliser les photos. » 

L’ouvrage offre aussi une sélection de salles de cinéma, devenues des théâtres, ou inversement. « Le Théâtre Antoine possède encore une salle de projection avec un ancien projecteur. Le Trianon et la Cigale sont devenus des salles de concert et de spectacle. Je veux montrer ces lieux à Paris que les gens ne connaissent pas forcément. Les théâtres les plus connus ne sont pas les plus spectaculaires visuellement. Beaucoup de petits théâtres sont très beaux. »

Théâtre Daunou, 2021 © Dimitri Bourriau

Dimitri Bourriau fait ainsi le choix de montrer une image principale sous un même angle, en pleine page, et plusieurs autres qui détaillent la configuration de tous ces monuments culturels dans leur mutation et construction. L’ensemble s’accompagne de textes qui retracent leur histoire. « Comme tous mes autres projets, certaines architectures ont été abandonnées, puis rénovées et sont de nouveau en activité. Certaines fermeront un jour, d’autres rouvriront ou s’agrandiront pour une autre nouvelle vie encore… »

Théâtres parisiens, lieux d’exception de Dimitri Bourriau est disponible aux Éditions Jonglez au prix de 39.95€. Plus d’informations sur le photographe sur son site officiel ou son Instagram.

Théâtre Libre, 2021 © Dimitri Bourriau

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