Donna Gottschalk, photographe de l’intimité lesbienne

Le Bal, à Paris, présente, pour la première fois en France, le travail méconnu et sensible de Donna Gottschalk, aussi réuni dans un livre chez Atelier EXB.

En janvier 2023, Donna Gottschalk rencontre pour la première fois l’écrivaine Hélène Giannecchini. Bien qu’une quarantaine d’années les séparent, une complicité immédiate s’établit entre elles. Alors en quête d’images pour son livre à venir sur l’amitié, Hélène explore les archives de Donna et recueille ses paroles, son histoire. Profondément touchée par la vie et les photographies de Donna, Hélène entreprend de s’en faire l’écho. À l’intersection des luttes passées et présentes, le croisement de leurs deux histoires, personnelles et collectives, provoque un déplacement des récits.

Photographie, histoire de l’art, littérature : leurs pratiques diffèrent mais elles partagent une même exigence, celle de rendre visibles des vies tenues à l’écart des récits dominants. Cette exposition et ce livre, « Nous autres », sont le fruit de leur rencontre.

Autoportrait avec JEB, E. 9th Street, New York, 1970 © Donna Gottschalk / Marcelle Alix, Paris

Dans l’entretien suivant, Hélène Giannecchini raconte.

Vous êtes une écrivaine, chercheuse et théoricienne de l’art contemporain et, entre autres, directrice du fonds Alix Cléo Roubaud. Pour quelles raisons vous êtes-vous intéressée à Donna Gottschalk ?

J’ai découvert son travail en 2023, quand j’écrivais mon livre Un désir démesuré d’amitié et que je cherchais des représentations de l’amitié, en particulier dans la communauté queer, ce qui n’était pas si évident à trouver. Une amie, Isabelle Alfonsi, m’a parlé du travail de Donna Gottschalk et il se trouve que j’étais à New York à ce moment-là. J’ai eu la chance de pouvoir aller la rencontrer dans le Vermont et j’ai été absolument stupéfaite par ce que j’ai découvert.

Comment avez-vous appréhendé son œuvre et comment la qualifieriez-vous ?

J’ai eu, d’emblée, un rapport très personnel et subjectif à l’œuvre de Donna puisque c’était en sa présence, dans son atelier. Elle m’a montré des photographies, en les sortant une par une, et m’a dit que nous allions passer une sorte de pacte, elle et moi : elle allait me raconter toutes les histoires contenues dans ses images et j’allais ensuite les écrire. Les questions du portrait et de l’intime sont centrales dans sa démarche, puisqu’elle a photographié ses proches, les gens qu’elle aimait le plus, sa famille, ses frères et sœurs, ses amies, ses voisins, ses amantes, mais c’est aussi un travail sur les classes sociales. Donna s’est beaucoup intéressée aux marginaux, aux mères célibataires, aux émigrés, aux homeless, à cette population pauvre de New York, ainsi qu’aux personnes LGBT. Son œuvre nous incite à réfléchir à une autre manière de concevoir l’histoire de l’art, afin de mettre en valeur celles et ceux que l’on n’a pas assez regardés.

Elle échappe à la photographie documentaire classique. J’ai très rarement vu les personnes queer photographiées de la sorte puisqu’elles sont essentiellement saisies par deux types d’iconographies : le militantisme d’une part, et la fête de l’autre. Cette photographie de la quotidienneté hérite d’une certaine tradition américaine que Donna a beaucoup regardée, mais qu’elle transforme aussi pour trouver cette proximité, cette fragilité, cette émotion qui se dégagent de ses photos.

San Francisco, juin 1972 © Donna Gottschalk / Marcelle Alix, Paris
Autoportrait, Mission District, San Francisco, 1972 © Donna Gottschalk / Marcelle Alix, Paris
Myla à seize ans, Mission District, San Francisco, 1972 © Donna Gottschalk / Marcelle Alix, Paris
Ma mère dans son salon de beauté, Avenue C, Alphabet City, New York, c. 1977 © Donna Gottschalk / Marcelle Alix, Paris

Qu’est-ce qui vous a le plus surpris en découvrant son travail et en menant de nombreux entretiens avec Donna Gottschalk ?

C’est la manière dont elle se souvient des gens qu’elle a photographiés il y a cinquante ans. Elle est même capable de citer leurs paroles, de me décrire leur voix et leur intonation. Ce qui m’a aussi surprise, c’est qu’elle a photographié ce qui d’ordinaire échappe au regard, ce qu’il y a de plus ténu dans nos liens.

Donna a été une militante lesbienne, membre du Gay Liberation Front et a défilé lors de la marche de Christopher Street, à l’été 1970, qui était la première Gay Pride de l’histoire à New York. Mais elle ne saisit jamais directement les événements, elle ne photographie pas les militantes à la tribune, mais celles et ceux qui écoutent ; pas les défilés, mais les heures d’attente avant, chez elle, avec ses amies. Son travail raconte aussi une autre histoire des États-Unis.

L’exposition « Nous autres », présentée au BAL, réunit des dizaines d’images inédites et constitue sa première exposition monographique en Europe. Pour quelles raisons est-elle restée très longtemps dans une sorte d’anonymat, notamment aux États-Unis ?

Parce qu’elle a choisi de ne pas montrer son travail. Donna Gottschalk vient d’un milieu très populaire et elle a dû travailler assez durement toute sa vie pour subvenir à ses besoins et à ceux de ses proches. Elle a exercé différents métiers : conductrice de calèche dans Central Park, serveuse, chauffeuse de taxi… Elle a ensuite ouvert un laboratoire de tirages argentiques. Quand je l’ai rencontrée, elle venait d’avoir 75 ans et était aide-soignante. Elle n’a donc pas eu le loisir de développer une carrière artistique. Je ne sais même pas si elle s’est déjà dit qu’elle y avait droit.

Elle a, de plus, photographié ses proches qui vivaient aux marges de la société : des personnes lesbiennes, trans et gay, les personnes pauvres du quartier où elle a grandi. Donna considère que ces gens ont subi assez de violences dans leur vie pour ne pas avoir envie de donner ses images en pâture. Ne pas les montrer, c’était pour elle une manière de protéger celles et ceux qu’elle a le plus aimés. Mais, lorsque nous nous sommes rencontrées en 2023, elle était prête à le faire.

Jill, San Francisco, 1971 © Donna Gottschalk / Marcelle Alix, Paris
Autoportrait, Maine, été 1975 © Donna Gottschalk / Marcelle Alix, Paris
Mon père, New York, 1976 © Donna Gottschalk / Marcelle Alix, Paris
Tante Mary et Joe devant le salon de beauté de ma mère, Avenue C, Alphabet City, New York, c. 1977 © Donna Gottschalk / Marcelle Alix, Paris

La photographe américaine et historienne de la photographie Carla Williams signe un texte dans l’ouvrage publié chez Atelier EXB. Pouvez-vous nous raconter dans quelles circonstances vous l’avez rencontrée ?

J’étais à New York, je revenais d’un voyage de recherches chez Donna, dans le Vermont, et mon amie Moyra Davey m’a conseillé d’aller voir une exposition de Carla Williams à la galerie Higher Pictures. Comme Donna, Carla avait gardé son travail secret pendant des années. J’ai été, là encore, éblouie par son travail et frappée, aussi, par le parallèle entre son histoire et celle de Donna Gottschalk.

Carla Williams est une historienne de l’art reconnue. Mais je ne savais pas qu’elle avait réalisé de multiples autoportraits pendant ses années d’études. Son travail part d’un constat du manque de représentations de femmes noires dans l’histoire de l’art. Comme ces photos n’existaient pas, elle a décidé de les faire. Mais, après son diplôme, elle ne les a plus montrées à personne pendant plusieurs années. L’exposition que j’ai vue en 2023 était la première depuis son diplôme. 

Lorsque j’ai rencontré Carla, elle m’a aussi confié qu’elle avait une photographie accrochée au-dessus de son bureau. Cette image qu’elle avait découpée dans un magazine des années 1980, lui avait donné le courage de faire des photos à son tour. Sur cette image, prise par Diana Davis en 1970, on voit une jeune femme poser pendant la marche de Christopher Street. Elle tient une pancarte sur laquelle il est écrit : « I’m your worst fear, I’m your best fantasy » (Je suis ta plus grande peur, je suis ton plus grand fantasme) et cette jeune femme, c’est Donna ! Carla n’en revenait pas d’avoir vécu avec cette photo chez elle durant des années sans savoir que cette inconnue était en fait Donna. Je les ai faites ensuite se rencontrer à New York et Carla a écrit un magnifique texte sur ce rendez-vous avec Donna.

Faut-il voir dans le titre de l’exposition et de l’ouvrage, Nous Autres, une manière de reconsidérer la communauté queer et le mouvement féministe aux États-Unis ?

Le « nous » du titre englobe avant tout Donna, ses amies et ses proches, mais c’est nous trois aussi, Carla, Donna et moi. C’est à la fois l’affirmation de la communauté, des liens et d’une différence. C’est un Nous qui surgit à la marge, qui est minoritaire pour différentes raisons, c’est un Nous qui, parfois, a dû se battre et qui est Autres, par rapport au récit dominant. L’exposition et le livre apportent un regard sur les États-Unis, comme on en a besoin, mais résonnent beaucoup avec ce qu’il se passe là-bas aujourd’hui.

Oak, Robin, Binky, Chris et moi, Bébés Gouines, E. 9th Street, New York, 1969 © Donna Gottschalk / Marcelle Alix, Paris

L’exposition « Nous autres » est à voir au Bal, à Paris, jusqu’au 16 novembre 2025. Le livre éponyme est publié par Atelier EXB et est disponible au prix de 49€.

Entretien réalisé par Philippe Séclier pour l’Atelier EXB.

Samora dans le salon de beauté de ma mère, Avenue C, Alphabet City, New York, c. 1977 © Donna Gottschalk / Marcelle Alix, Paris

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