Conçue comme la première rétrospective en France spécifiquement consacrée à ses publications, « As Far as You Can See » d’Erik Kessels rassemble près de 100 œuvres et livres, dont Incomplete Encyclopedia of Touch, qui archive le désir humain de poser la main sur les choses, et MAN, tous deux récemment publiés par RVB BOOKS. Présentée à La Fab., l’exposition se déploie comme un vaste parcours visuel et éditorial à travers les images que Kessels collecte patiemment sur les marchés aux puces, dans des archives, lors de ventes aux enchères ou en ligne, puis qu’il réédite, recompose et recontextualise afin de révéler ce que les photographies ordinaires portent silencieusement en elles.
Plutôt que de célébrer l’auteur en photographie, la pratique de Kessels se tourne de manière constante vers les images anonymes et les archives amateurs. Albums de famille, clichés oubliés et gestes ordinaires deviennent la matière première d’un travail qui s’intéresse moins à la photographie comme objet qu’aux histoires qu’elle renferme. Dans l’ensemble de l’exposition, des séries récurrentes de livres comme In Almost Every Picture révèlent des motifs, des répétitions et des rituels partagés qui traversent les frontières et les époques, mettant en évidence la manière dont des comportements visuels similaires apparaissent dans des contextes sociaux et culturels très différents. En isolant ces coïncidences visuelles et ces fragments narratifs, l’exposition met en lumière ce que ces images disent du quotidien, des habitudes collectives et de la façon dont les sociétés construisent inconsciemment leur propre mémoire visuelle.
Présentée initialement à Milan à la librairie-galerie Commerce, « As Far as You Can See » a été largement enrichie pour son étape parisienne, offrant une vision plus étendue de la recherche éditoriale, visuelle et curatoriale d’Erik Kessels. Aux côtés des livres et des séquences photographiques, des installations et des œuvres prolongent les questions soulevées par les publications, invitant les visiteurs à réfléchir à la circulation des images, à leur interprétation et à la manière dont elles façonnent les représentations individuelles et collectives. Un espace librairie dédié, La Librairie du Jour, accompagne l’exposition avec une sélection de publications de Kessels présentées dans le parcours.
À l’occasion de l’ouverture de l’exposition, Blind s’est entretenu avec Erik Kessels.
Vous avez publié plus de 100 livres. Combien y en a-t-il exactement aujourd’hui, et quand cette pratique éditoriale a-t-elle commencé ?
Il y en a 109 au total. Je pense que le tout premier date de 1997, mais le premier livre dans lequel j’ai réellement commencé à me réapproprier des images existantes remonte à 2001.
Qu’est-ce qui a déclenché votre intérêt pour le travail à partir de photographies trouvées plutôt que pour la prise de vues personnelle ?
Au départ, j’ai fait des études de graphisme et je suis devenu directeur artistique. J’avais ma propre entreprise, spécialisée dans le branding, le design et la publicité, et je collaborais avec beaucoup de photographes. À un moment, lorsque j’ai voulu réaliser mon propre travail, je me suis demandé si je devais moi aussi devenir photographe. En parallèle, j’allais souvent sur les marchés aux puces et j’ai commencé à y trouver des albums et des photographies que des gens avaient abandonnés. Je me suis beaucoup intéressé à la manière dont les gens photographiaient, et aux histoires que l’on peut découvrir simplement en regardant des albums de famille. Parfois, on peut y trouver de véritables récits. Le premier vrai projet que j’ai réalisé portait sur une femme espagnole. J’ai trouvé environ 400 photographies d’elle sur un marché à Barcelone. Presque toutes les images montraient cette même femme, probablement photographiée par son mari. Quand j’ai montré ces images à des gens, les réactions ont été très fortes. C’est à ce moment-là que j’ai compris que je pouvais faire quelque chose avec ce matériau.
Ce projet est devenu le livre In Almost Every Picture. Pouvez-vous raconter comment cette série a commencé ?
Oui. Le premier livre de cette série a été réalisé en 2001 et s’intitule In Almost Every Picture. Il raconte l’histoire d’un homme qui photographie sa femme sur une longue période. Lorsque l’on regarde la séquence, on voit qu’au début il la photographie de très près. Avec le temps, elle devient de plus en plus petite dans le cadre. Après environ 12 ans, elle est presque en train de disparaître de l’image. On sent que quelque chose change dans leur relation, même si l’on ne sait pas qui sont ces personnes. J’aborde cela d’une manière presque anthropologique. Il s’agit du comportement humain et de la manière dont la photographie reflète ce comportement dans le temps. Aujourd’hui, la série In Almost Every Picture compte 19 volumes. Chacun se concentre sur un comportement photographique très précis, toujours construit à partir de photographies amateurs, parfois de familles, parfois d’animaux, parfois de situations très particulières.

Un autre de vos projets au long cours est Useful Photography. Comment cette série de livres est-elle née ?
L’idée de Useful Photography est déjà contenue dans son titre. Nous vivons entourés d’images qui sont utilisées en permanence à des fins pratiques : manuels, brochures, instructions, catalogues. Nous les consommons, mais nous ne les regardons jamais vraiment. Quand on isole ces images et qu’on les retire de leur contexte d’origine, elles deviennent soudain de beaux objets. On commence à les voir autrement. Je me demande aussi pourquoi je devrais faire de nouvelles photographies alors qu’il existe déjà tellement d’images dans le monde qui n’ont pas encore réellement été regardées. Je ne suis jamais l’auteur de la photographie. Je suis l’auteur du travail qui est réalisé avec ces photographies.
Un autre livre, Muddy Dance, est souvent mentionné. Qu’avez-vous fait dans ce projet ?
Pour Muddy Dance, j’ai trouvé des photographies de matchs de football en Angleterre dans les années 1950 et 1960. Je les aimais parce que les joueurs y apparaissent extrêmement dramatiques, presque comme s’ils dansaient. Ce que j’ai fait est très simple : j’ai retiré le ballon de chaque image. En supprimant le ballon, tout le contexte change. Le regard se désoriente et, soudain, on a l’impression de voir des gens en train de danser.
D’où viennent toutes ces images ? Comment les trouvez-vous ?
J’ai un espace de stockage près d’Amsterdam où j’ai accumulé environ 15 000 albums de famille. Je les achète sur des marchés aux puces partout dans le monde – à Paris, Berlin, Bruxelles, mais aussi au Japon, à Singapour ou aux États-Unis. Je ne suis pas un collectionneur au sens traditionnel. J’accumule simplement du matériel. Je ne l’archive pas et je ne le classe pas. Quand j’ai une idée, je parcours les albums et je commence à scanner des images.
Qu’avez-vous appris sur le comportement humain à travers tous ces projets ?
J’ai appris que la réalité est souvent bien plus étrange que la fiction. Quand on regarde une seule photographie, elle peut ne pas sembler très particulière. Mais lorsqu’on commence à accumuler des images et à les organiser, des motifs apparaissent. Par exemple, j’ai un jour trouvé l’album d’un couple, Carlo et Luciana. Ils se photographiaient constamment l’un l’autre au même endroit. Puis, lorsqu’ils se sont mariés et ont commencé à travailler, ils ont arrêté de voyager et de prendre des photos durant 40 ans. Il n’y a aucune image de cette période. Ce n’est qu’à la retraite qu’ils ont recommencé à photographier. C’est très étrange. Quand on voit cela sous forme de séquence, cela ressemble presque à un récit de fiction ou à une œuvre d’art.
L’un de vos projets porte sur des catégories d’images inhabituelles, comme des parties du corps masculin photographiées pour des plateformes de rencontres. Pourquoi ces images vous ont-elles intéressé ?
Nous avons trouvé environ 8 000 images provenant de sites de rencontres gays. Des hommes photographiant leur propre pénis. Avec une équipe, nous les avons collectées et organisées. Dans le livre, nous les avons montées comme si elles représentaient une seule journée dans la vie d’une personne. On voit quelqu’un se réveiller, se doucher, se raser, prendre son petit déjeuner, mesurer la taille de son sexe. Les images proviennent en réalité du monde entier, mais lorsqu’on les édite ensemble, elles forment un récit très cohérent. Cela a demandé énormément de temps et de travail. Trouver autant de photos de sexes sur internet n’est pas un travail facile.
Travaillez-vous aussi avec des images commerciales ou publicitaires ?
Parfois, principalement pour Useful Photography. Il m’arrive de collecter des images issues de la publicité ou de la communication publique, mais l’essentiel de mon travail repose sur des photographies amateurs.
À quel moment avez-vous quitté votre agence de design pour vous consacrer entièrement à votre pratique artistique ?
Mon entreprise, KesselsKramer, existe toujours et emploie environ 40 personnes. J’ai arrêté d’y travailler il y a environ cinq ans. Aujourd’hui, je me consacre principalement aux expositions, aux livres, aux conférences et aux ateliers.
Vous publiez également des livres qui ne sont pas directement basés sur des photographies trouvées. Pouvez-vous évoquer cette part de votre travail ?
Oui, j’écris aussi des livres. L’un d’entre eux a été publié par Phaidon et traduit dans 25 langues. Il s’est vendu à plus de 250 000 exemplaires. Certains de ces livres parlent de l’échec ou de l’amateurisme. Je pense que les professionnels devraient aussi accepter l’amateurisme.
Vos expositions intègrent parfois des projets sonores et des vinyles. Quel est le lien avec votre travail photographique ?
J’utilise la même approche. Je collecte des sons au lieu d’images. Par exemple, j’ai enregistré un ami en train de ronfler dans une chambre d’hôtel. J’ai enregistré 20 minutes, puis je l’ai fait se retourner et j’ai enregistré encore 20 minutes. C’est devenu un disque vinyle, face A et face B. Je collectionne aussi des disques vinyles dont les pochettes montrent de grands groupes de personnes. J’en ai acheté environ 2 000. Je diffuse des fragments de tous ces disques en même temps. Cela devient une masse sonore chaotique. Pendant le Covid, j’ai réalisé un vinyle en mélangeant des enregistrements trouvés d’oiseaux et d’avions. Le bruit des avions nous manquait, mais nous pouvions à nouveau entendre les oiseaux.
Quels sont les livres qui se sont le mieux vendus ?
L’un des livres les plus populaires est un ouvrage réalisé à partir de photographies trouvées sur eBay Allemagne, montrant des soldats nazis faisant leurs besoins pendant la Seconde Guerre mondiale. Il a été réimprimé trois fois. Un autre livre très réussi est celui basé sur les selfies masculins dont je parlais tout à l’heure, même s’il est presque impossible d’en trouver des critiques en ligne, car les images sont censurées par les plateformes.
Y a-t-il un livre auquel vous êtes particulièrement attaché ?
Les deux grandes séries – In Almost Every Picture et Useful Photography – sont très importantes pour moi. Il est essentiel de les faire évoluer dans le temps. Mais l’un de mes projets préférés est un livre sur la chaise vide. Je voulais prouver que presque chaque photographie contient une chaise vide. C’est, d’une certaine manière, la chaise du photographe. Le livre est un objet. Il est cher – 200 euros – mais lorsque vous achetez le livre, vous recevez aussi une vraie chaise vide. Cela devient un objet domestique, quelque chose d’émotionnel, pour quelqu’un qui n’est plus là.
Combien de livres avez-vous ratés, ou du moins abandonnés ?
Sur mon ordinateur, j’ai de nombreux PDF et des maquettes de livres qui n’ont jamais été finalisés. Il y a probablement autant de projets inachevés que de projets terminés. Certains ne sont pas des échecs, mais ils n’ont pas abouti. J’aimerais en publier certains, mais ils n’étaient pas prêts. Ce travail s’étend sur presque 30 ans. On ne peut pas tout publier.
Avez-vous déjà rencontré des problèmes juridiques concernant les droits des images ?
Non. Je ne prétends jamais être l’auteur des photographies. Mais lorsque je me réapproprie une image, que je la monte et que je la place dans un nouveau contexte, cela devient mon travail. Dans In Almost Every Picture, je suis très prudent. Je ne connais pas les propriétaires de la plupart des images. Mais je crois que, s’ils étaient encore en vie, ils auraient apprécié de voir leurs photographies transformées en livre.
Avez-vous déjà rencontré des personnes apparaissant sur les photographies que vous avez utilisées ?
Oui. Il y a ce livre, intitulé In Almost Every Picture #7, consacré à une femme qui se photographiait chaque année dans une cabine de tir forain. J’ai retrouvé son identité et je suis allé la rencontrer aux Pays-Bas. Elle avait 94 ans quand je l’ai rencontrée. Plus tard, elle a eu 101 ans. Nous avons voyagé ensemble pour des expositions. Elle est devenue une partie du projet. Elle n’a jamais possédé d’appareil photo. Elle ne faisait que des photos d’elle-même avec un fusil dans des fêtes foraines. D’une certaine manière, des selfies très précoces. Il y a environ 70 images au total.
Vous parlez souvent d’éthique dans votre travail. Comment définissez-vous cette responsabilité ?
Pour moi, il est très important de ne pas exploiter les images. Je peux utiliser des photographies sans autorisation, mais elles sont toujours traitées avec respect. Je veux que les gens voient quelque chose qui existe déjà et le regardent autrement. Aujourd’hui, nous consommons les images extrêmement vite, mais nous ne nous arrêtons presque jamais. J’aime créer ce temps d’arrêt.
Votre histoire personnelle semble liée à votre intérêt pour les images trouvées. Pouvez-vous raconter cet épisode ?
Quand j’avais onze ans, ma sœur est morte. Elle avait neuf ans. La dernière photographie d’elle a été prise par un photographe anonyme dans un parc de vacances. Mes parents ont ensuite recadré l’image, l’ont passée en noir et blanc et l’ont fait tirer à nouveau. Elle est devenue une photographie très importante dans notre salon, même si ce n’était pas, techniquement, une bonne image. Cette expérience a façonné ma relation aux photographies. Un instantané, même mal cadré ou légèrement flou, peut devenir extrêmement important pour certaines personnes.
Sur quoi travaillez-vous actuellement ?
Je prépare une exposition sur le carnaval, à partir de matériaux amateurs et de culture populaire. Je travaille aussi sur une exposition à Gibellina, en Sicile. Un nouveau livre de la série In Almost Every Picture est également en préparation, cette fois avec un chien blanc. Un autre projet porte sur des paires de photographies. Les gens prennent rarement une seule photo. Ils en prennent généralement deux, avec un très court intervalle entre les deux. Le livre s’intéresse à ce minuscule moment entre les deux prises de vue.
Où trouvez-vous la motivation pour travailler sur le prochain livre ?
Pour moi, il est essentiel de toujours créer un nouveau récit. Je ne suis pas particulièrement attaché aux photographies anciennes ou aux albums de famille. Je pourrais aussi travailler avec des objets ou d’autres matériaux. Ce qui m’intéresse, c’est de construire une histoire, ou de révéler une histoire qui existe déjà. Il y a également une dimension anthropologique et sociale dans mon travail. Le comportement humain, et la manière dont la photographie reflète ce comportement, est ce qui me motive vraiment.
« As Far as You Can See », d’Erik Kessels, est présentée jusqu’au 15 mars 2026 à la Galerie du Jour – agnès b., à Paris.
