Il y a cette pièce à la tapisserie marquée par des taches rougeâtres. Elles sont étranges, ces tâches, elles rongent le papier, les chaises et les tableaux. Elles se répandent au sol, elles détruisent le bois, elles semblent grouiller. Et puis, un zoom nous éclaire : les tâches sont en fait des gendarmes, ces insectes à la carapace écarlate. Ils ont infesté l’espace, ravagé ce qui l’habite. Ils ont sans doute, même, terrifié ses occupants, condamnés à fuir, ou à subir leur invasion, leur corps impuissant face au nombre improbable d’envahisseurs. C’est dans ces lieux qu’Olia Koval imagine « Eruption », un faux documentaire relatant l’épreuve traversée par R.B., une artiste fictive constatant, un matin, l’irruption de ces insectes chez elle.
Formée à MYPH, l’école de photographie conceptuelle et artistique de Mykolaïv, puis à l’Université de Kiev, où elle étudie le cinéma, la photographe ukrainienne développe, depuis l’occupation russe de son pays, « une série d’installations dans des espaces privés ». Des projets au long cours qui lui permettent « d’analyser les changements qui s’opèrent au sein de la société ukrainienne » qu’elle donne à voir à travers « une approche réfléchie et guidée par [s]es émotions ». Pour « Eruption » par exemple, d’abord conçue comme une simple mise en scène dans la chambre d’une amie, Olia Koval a finalement construit une véritable narration : celle d’une invasion anxiogène d’insectes émergeant du parquet. Une métaphore, bien sûr, de la guerre que son pays endure. « L’histoire a apporté une nouvelle dimension au travail. Une présence humaine est apparue, comme un témoin de ce désastre naturel », explique-t-elle.
Illustrer l’horreur
Dans sa langue maternelle, les gendarmes sont nommés « insectes-soldates, en référence aux militaires de l’Empire russe, qui portaient des uniformes aux couleurs similaires, orange chatoyant et noire », confie la photographe. Naturellement, donc, elle se tourne vers ces animaux pour incarner l’irruption d’une force agressive et implacable dans un territoire donné. Elle place alors 40 000 gendarmes dans une pièce, remplissant véritablement l’espace de leur présence. L’invasion devient réelle, l’occupation débute : « ils sont petits, mais nombreux, ils se déploient de manière incontrôlée, ils transforment le familier en un terrain hostile. Nous ne sommes plus en sécurité », résume Olia Koval. Face aux images, un sentiment d’inconfort, puis d’angoisse émerge. Des émotions intenses qu’elle souligne davantage encore en recouvrant un corps nu de leurs carapaces rouges.
« Pour ces images-là, il n’y avait pas de véritables insectes, ils ont tous été fabriqués par mes soins – il n’y a aucune manipulation numérique – mes photographies documentent simplement une construction, une mise en scène », précise l’artiste, qui poursuit : « Il m’a semblé important de placer directement ces gendarmes sur la peau, pour accentuer les notions d’intrusion et de vulnérabilité. L’envahissement, ainsi, n’est pas que celui d’un espace, mais aussi d’une limite intime. » Bien que fixes, les œuvres parviennent à convoquer remarquablement l’idée du mouvement, du recouvrement animal de l’humain. Un recouvrement qui pullule et contraste curieusement avec l’expression de la protagoniste : le regard au loin, elle subit, impuissante, le fourmillement des pattes, l’amas de carapaces qui circule sur son corps et menace, même, de s’infiltrer dans sa bouche, son nez, ses yeux. « Je voulais illustrer l’horreur qui prend possession de nous lorsqu’on ne peut plus vivre dans un lieu qui nous a toujours appartenu, lorsqu’il est occupé par une force étrangère à soi. Une question émerge alors : que peut-on faire : résister, partir, ou bien tenter de coexister ? », confie l’artiste.
Préférant laisser au regardeur le soin d’y répondre, Olia Koval développe, depuis deux nouveaux chapitres de ce projet intitulés « Penetration » et « Consumption ». « Ceux-ci s’intéressent à l’invasion du corps humain et à la nourriture. L’apogée de l’histoire prendra la forme d’une femme enceinte dans une forêt, agressée par les gendarmes, qui entendent détruire son identité et son autonomie depuis l’intérieur. L’acte de manger devient, lui, un empoisonnement – une métaphore de l’impossibilité de s’alimenter, ressentir du plaisir ou se sentir en sécurité », conclut-elle.
« Eruption » est visible au festival Circulation(s) du 21 mars au 17 mai 2026, au Centquatre à Paris.