Fleurs, sexes et vanités : des polaroids inédits d’Araki au musée Guimet

Un don de près de 1000 polaroids au musée Guimet dévoile un pan intime de l’œuvre du photographe japonais Araki Nobuyoshi, connu pour ses images explicites de fleurs et de nus féminins.

L’histoire tient de la fiction. Un beau jour, le musée Guimet reçoit un mail improbable. Un certain Stéphane André souhaite léguer sa collection. Ce professeur de français et de philosophie indique posséder près d’un millier de polaroids du sulfureux photographe japonais Araki Nobuyoshi, né en 1940. Un trésor dont il a tapissé les murs de son appartement, « à l’abri des regards », du sol au plafond. 

« Nous avons visité son appartement pour la première fois au mois de décembre », raconte Cécile Dazord, conservatrice en charge des collections d’art contemporain du Musée national des arts asiatiques, qui avait déjà consacré une rétrospective à Araki en 2016. « Nous avons été stupéfaits par l’ampleur du fonds et la rigueur du collectionneur. » 

Sans titre, Araki Nobuyoshi 1990 -2024 © Nobuyoshi Araki © Musée Guimet

Une aubaine pour l’institution qui ne comptait, jusque-là, qu’un seul tirage de l’artiste. « Avant d’entrer au musée Guimet en mai 2025, les polaroïds que Stéphane André  a acquis patiemment de 1997 à 2024 n’étaient jamais sortis de son domicile. » poursuit-elle. « Seuls quelques proches ou les galeristes auprès desquels il effectuait régulièrement des acquisitions connaissaient sa démarche. »

Un cabinet de curiosités

En reproduisant l’accrochage du collectionneur dans son studio parisien, sous la forme d’une mosaïque d’instantanés colorés et crus, « POLARAKI » met à la fois en avant le travail au polaroid de l’artiste et son appropriation par un particulier. La scénographie immersive tient du cabinet de curiosités, qui se caractérise par la saturation de l’espace personnel et le goût pour l’étrangeté.

« Quand j’ai commencé à acheter des polaroïds, il a très vite fallu les encadrer pour des raisons de conservation mais aussi pour sanctuariser certaines associations », explique Stéphane André. « Celles qui m’étaient les plus chères étaient celles conçues par Araki lui-même, quand j’arrivais à m’en procurer. Et puis parfois, je faisais mes propres associations inspirées de son regard. »

Sans titre, Araki Nobuyoshi 1990 -2024 © Nobuyoshi Araki © Musée Guimet

C’est par les fleurs que Stéphane André, lui-même jardinier, se prend de passion pour Araki. « J’ai découvert un livre, une anthologie de ses photos de fleurs. Cela devait être à la fin des années 90. Je n’avais jamais vu de fleurs photographiées comme ça. C’était leur vie intérieure qui s’y révélait. Elles étaient photographiées comme des personnes. »

Les fleurs du mal

Pistils de lys, corolles d’orchidées, bourgeons turgescents. Araki photographie les fleurs comme les sexes, à la frontière entre poésie et obscénité. La métaphore florale, loin d’édulcorer le caractère licencieux de l’objet originel, en décuple l’effet. « La fleur est l’organe sexuel d’une plante, son éros. C’est cela qui est mis en avant. » précise le collectionneur. « L’obscénité n’en est que plus extrême, selon moi. » 

Des pétales à la peau, il n’y a qu’un fil. D’une cordelette, l’artiste enserre les tiges de fleurs et ligote les corps de ses modèles aux lèvres incarnates. Le polaroid catalyse les obsessions du photographe. « Araki insistait beaucoup sur la caractéristique du polaroid, ce qu’il appelle son humidité. C’est une image qui sort du bac, de l’imaginaire, d’une fraîcheur inégalée avec ses couleurs et son vignettage. »

L’ensemble illustre l’usage frénétique de la photographie instantanée par Araki pour qui elle constitue, depuis la fin des années 1990, un geste quasi quotidien, au service d’une impulsion érotique. « C’est quelqu’un qui fait corps avec son appareil » s’enthousiasme le donateur. « Le déclic c’est le battement du cœur, la pulsion scopique immédiate qui porte vers l’autre. »

Sans titre, Araki Nobuyoshi 1990 -2024 © Nobuyoshi Araki © Musée Guimet
Sans titre, Araki Nobuyoshi 1990 -2024 © Nobuyoshi Araki © Musée Guimet
Sans titre, Araki Nobuyoshi 1990 -2024 © Nobuyoshi Araki © Musée Guimet
Sans titre, Araki Nobuyoshi 1990 -2024 © Nobuyoshi Araki © Musée Guimet

Foodporn à la sauce Araki

Araki photographie tout, érotise tout : les femmes, les fleurs, et jusqu’à ses restes alimentaires. Dans une esthétique que l’on qualifierait aujourd’hui de food porn, un néologisme anglais contractant les termes de « nourriture » et de « pornographie », il immortalise en gros plan le jaune coulant de ses œufs mollets, des bananes ouvertement phalliques ou une tranche de pastèque.

Ces polaroïds alimentaires comptent parmi les préférés de Stéphane André. « Je sais que certains les trouvent répulsifs : nous n’avons pas l’habitude de regarder la nourriture elle-même, photographiée de près. Mais je pense que ces photos sont précieuses, esthétiquement belles, et surtout juxtaposées de façon extrêmement poétique. Elles reflètent l’immanence de la nourriture : la réalité, en chair et en os. »

Araki joue des associations hétéroclites. « Quand il met en rapport la photo d’une tranche de viande persillée et un ciel parcouru de nuages, c’est extraordinaire parce que d’un coup se trouve télescopé le plus immédiat et le plus infiniment éloigné. » Plus loin, l’artiste met en scène sa figurine en plastique de Godzilla, son avatar, mordant jusqu’au sang une muse prenant son bain, des escargots dans les cheveux.

Sans titre, Araki Nobuyoshi 1990 -2024 © Nobuyoshi Araki © Musée Guimet

Eros et Thanatos 

« Dans ses associations, il y a à la fois une poésie intense et une forme d’auto-dérision », assure le collectionneur. Provocateur, Araki ne se plaisait-il pas à raconter que, dès la sortie du ventre de sa mère, il se serait retourné pour photographier son vagin ? Son obsession pour le corps féminin soumis a cependant pu faire polémique.

Ses images de femmes ligotées selon les techniques du kinbaku, notamment, perturbent. La tonalité des œuvres d’Araki évolue après le décès de sa femme en 1992, rappelle Cécile Dazord pour qui « la référence à ce type d’imagerie procédant d’un regard masculin ménageant peu de place à la subjectivité féminine invite à une remise en perspective critique ».

Stéphane André défend une lecture plus nuancée : « Pour moi, le sujet du kinbaku, c’est la mise en scène de la vulnérabilité. J’observe qu’il y a une très grande empathie dans la façon de montrer cette vulnérabilité et qu’il s’y projette. Ce qui est en jeu dans la version esthétique du kinbaku, c’est la vénération du modèle. On est dans une forme de vénération totale. »

Sans titre, Araki Nobuyoshi 1990 -2024 © Nobuyoshi Araki © Musée Guimet

Danse avec les morts

Parmi les 906 polaroids, c’est un cliché d’une autre nature qui retient l’attention de Cécile Dazord. Une image « rephotographiée par Araki ». « En extérieur, sur fond de paysage montagneux, un personnage insolite apparaît : longue robe noire aux manches kimono, chevelure hirsute, visage maquillé de blanc, yeux fardés de noir, bras levés en chandelier. »

Renseignement pris auprès d’Elise Voyau, historienne de la photographie japonaise, il s’agirait de Maro Akaji, contemporain d’Araki et disciple de Hijikata Tatsumi, fondateur du buto. Cet indice invite à reconsidérer son œuvre dans le contexte de l’avant-garde japonaise des années 1960-70, selon la commissaire. « Avec cette référence discrète, Araki se situe dans une filiation avec cette pratique exigeante et subversive. » 

Sans titre, Araki Nobuyoshi 1990 -2024 © Nobuyoshi Araki © Musée Guimet
Sans titre, Araki Nobuyoshi 1990 -2024 © Nobuyoshi Araki © Musée Guimet

Au-delà du provocateur se dessine un autre visage d’Araki, subtil et ultra-référencé. Celui d’un photographe avant-gardiste puisant aux sources d’un Japon séculaire.

« POLARAKI », Mille polaroids d’Araki Nobuyoshi est à voir jusqu’au 12 janvier 2026 au musée Guimet, Musée national des arts asiatiques à Paris. Interdit aux moins de 18 ans.

Sans titre, Araki Nobuyoshi 1990 -2024 © Nobuyoshi Araki © Musée Guimet

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