Gregory Crewdson ou les cauchemars d'Edward Hopper
Une inquiétante Amérique a pris ses quartiers à la galerie Templon de Bruxelles. Le photographe américain Gregory Crewdson y dévoile dix-huit photographies d’« Eveningside ».
Par Guénola Pellen. Photos de Gregory Crewdson.
Ultime volet d’une trilogie entamée en 2012 avec « Cathedral of the Pines » (Cathédrale des Pins) puis « An Eclipse of Moths » (Une éclipse de papillons de nuit), cette série achève un cycle ancré dans les petites villes du Massachusetts que Gregory Crewdson connaît depuis l’enfance. Brouillard, pluie artificielle, éclairages dignes d’un plateau hollywoodien : chaque image naît d’un processus de production d’une rare exigence, avec storyboards, acteurs, techniciens et effets spéciaux. Les fantômes de David Lynch, de Steven Spielberg et d’Alfred Hitchcock ne sont jamais loin.
Des figures solitaires apparaissent saisies dans des gestes ordinaires dont le sens nous échappe, souvent placées derrière une fenêtre, devant une porte, sous un pont, dans ces décors suburbains crépusculaires qui évoquent la série culte Twin Peaks autant que le film noir des années 1940. C’est la force de frappe de Gregory Crewdson : des scènes familières traversées par une inquiétante étrangeté, qui dessinent en creux la face sombre du rêve américain, là où le peintre Edward Hopper posait déjà son pinceau et le photographe Walker Evans son objectif.
Abandonnant les couleurs et les formats panoramiques de ses précédentes séries, Gregory Crewdson opte ici pour un cadrage plus resserré et une palette en noir et blanc, choix inédit dans son œuvre. De cette proximité naît un sentiment d’intimité nouveau entre le spectateur et ces personnages qui semblent perdus dans un ailleurs inaccessible, évoluant dans des paysages envahis par la brume, marqués par le déclin économique. Le temps paraît figé, suspendu entre un avant et un après.
Jamais didactique, Gregory Crewdson laisse toute liberté d’imaginer les récits enfouis sous la surface de ces compositions magistrales. Ses nuances monochromatiques brouillent la frontière entre fiction et réalité, donnant l’impression de contempler des décors dont les figurants auraient oublié le scénario. Gregory Crewdson ne raconte pas l’Amérique : il la saisit dans un entre-deux spatio-temporel et dans une forme d’équilibre parfait entre la photographie et le cinéma.
« Eveningside » de Gregory Crewdson est à voir jusqu’au 18 avril 2026 à la Galerie Templon de Bruxelles.