La nuit, Guilhem Touya s’aventure seul dans des paysages reculés — montagnes, forêts, déserts — éclairant l’obscurité par des flashs et des gélatines colorées. Pas de retouche ni de montage : chaque image est construite sur place, au moment de la prise de vue. Sous cette lumière artificielle, la nature se métamorphose. Les troncs se dressent comme des silhouettes fantomatiques, les roches semblent incandescentes, et l’air lui-même paraît chargé d’une tension silencieuse. Ces scènes, à la fois réelles et irréelles, évoquent les cartes postales d’un futur incertain, où la civilisation aurait cédé la place à un monde redevenu sauvage.
Avec Dystopie Chromatique, le photographe mêle la précision visuelle héritée de ses années en publicité à une sensibilité nourrie par la science-fiction et ses souvenirs d’enfance au contact de la nature. Présentée cet été au festival des Mesnographies à Les Mesnuls, la série interroge l’équilibre fragile entre fascination et inquiétude face au vivant. Elle brouille volontairement nos repères temporels : s’agit-il d’un avertissement, d’une vision poétique ou des deux à la fois ? Dans cette tension entre effondrement et renaissance, Guilhem Touya invite à regarder autrement les paysages qui nous entourent — comme si nous les voyions pour la première fois, ou peut-être pour la dernière.
Dans l’entretien suivant, l’artiste nous éclaire sur son travail.
Pourquoi avez-vous réalisé cette série de photographies?
J’ai réalisé cette série photographique car c’était pour moi une manière de parler du réchauffement climatique et de l’écho anxiété avec un prisme poétique. C’était aussi un jeu avec le médium – puisque la photographie est très orienté vers le passé et les souvenirs – je trouvais intéressant de la détourner pour créer des cartes postales du futur.
Pouvez-vous nous en dire plus sur le futur auquel elles convient?
Ces images parlent d’un futur alternatif avec un monde étrange retourné à l’état sauvage. Les paysages dépeints sont comme rescapés d’une grande catastrophe. L’humain, lui , n’y est plus vraiment présent hormis quelques vestiges.
Pourquoi les couleurs bleu et rouge sont-elles dominantes dans cette série?
Le rouge est pour moi une évidence afin de parler du réchauffement climatique car c’est une couleur qui inspire le danger, le feu, la destruction, une certaine sensualité aussi. Le bleu à l’inverse, parle de l’après, une fois que tout est froid dans la nuit. Ces couleurs servent à installer un univers qui s’inspire des codes de la science-fiction, du cyberpunk – mais déplacé dans un projet plus naturaliste.
Existe-t-il un fil conducteur ou vos images racontent-elles une histoire en particulier?
L’histoire qu’elles racontent c’est l’Après. Le monde que nous laisserons après notre passage. Mais ce n’est pas forcément un futur qui se veut réaliste. C’est de l’anticipation : elle sert à dénoncer un phénomène du présent en le poussant à l’exagération dans un contexte futuriste. Ici je parle surtout de notre rapport à la Nature. De part nos modes de vie et des catastrophes naturelles, elle nous apparaît toujours plus étrange, plus distante et surtout plus dangereuse.
De manière générale, par quoi ou par qui êtes vous inspiré dans votre travail d’artiste?
Je suis très inspiré par la science-fiction et les récits d’anticipation en général, que ce soit sous forme de livre, de bande dessinée ou de films… Le mouvement cyberpunk a vraiment bercé toute mon enfance (et jusqu’à aujourd’hui encore). Dans un autre registre, les photographes Guy Bourdin et Harry Gruyaert sont les photographes qui m’ont montré la toute puissance des couleurs et notamment du rouge.
La série Dystopie Chromatique de Guilhem Touya est exposée au festival des Mesnographies, à Les Mesnuls, jusqu’au 15 octobre 2025.