IA et marmelade : l’Angleterre alternative de Phillip Toledano

Dans Another England, Phillip Toledano façonne une Angleterre revisitée par l’application Midjourney, délicieusement plausible par endroits, franchement sinistre à d’autres.

C’est son troisième livre sur l’intelligence artificielle publié en deux ans. L’artiste conceptuel britanno-américain Phillip Toledano, né à Londres en 1968 mais vivant et travaillant à New York, s’attache depuis bientôt une décennie à représenter le monde dans lequel vivent ceux qui croient en des vérités ou des faits alternatifs – un projet intitulé The United States of Conspiracies (Les Etats-Unis du complotisme).

L’arrivée de l’intelligence artificielle de masse lui a fourni un outil en or. Avec la série « We Are at War » en 2024, il ressuscitait visuellement le Débarquement de Normandie, à l’occasion de son 80e anniversaire, en recréant via l’IA les images que Robert Capa aurait, selon la légende, réalisées sur la plage d’Omaha et dont les négatifs auraient par la suite disparu.

La même année, Phillip Toledano dépeint des scènes américaines aussi étranges qu’inquiétantes dans le livre Another America (Une autre Amérique). Pour accroître la vraisemblance des images, il recrée le style des prises de vues des années 1940 et 1950. Another England (Une autre Angleterre) prolonge ce « surréalisme historique », comme il aime le qualifier.

© Phillip Toledano avec IA
© Phillip Toledano avec IA



Cette fois, c’est son pays natal qui passe sous le scalpel de l’algorithme. Ce travail « n’est pas un avertissement au sens traditionnel, ni de la pure spéculation. C’est une observation », confie Phillip Toledano à Blind. « Il reflète un présent où la plausibilité l’emporte sur la preuve (selon, bien sûr, l’algorithme qui vous gouverne) ». L’histoire devient « visuellement éditable », les faits « infiniment élastiques ».

Phillip Toledano rappelle que « l’arrivée de l’intelligence artificielle signifie que chaque mensonge peut désormais s’armer d’une preuve visuelle convaincante ». Aussi désopilante soit-elle. Il imagine ainsi une anecdote historique farfelue. En 1985, le Dover Harbour Board, « en quête désespérée de financement et terrifié par l’appétit croissant de Margaret Thatcher pour la privatisation », prend une décision que l’histoire qualifiera de « mal avisée ».

Ils engagent des sculpteurs pour graver le visage de la Dame de fer dans les falaises blanches de Dover. Le conte prend vie, la fiction devient folklore et l’IA scelle le pacte. Le résultat ? « 60 pieds (18 mètres) de grimace de calcaire, fixant éternellement la France, ses lèvres pincées comme si elle venait de digérer un socialiste ». Dans un article imaginaire, le Guardian qualifie le geste de « prise d’otage géologique ».

© Phillip Toledano avec IA



Aux écoliers qui demandent si elle sourira un jour, un guide touristique répond en soupirant : « Seulement si la livre sterling se porte bien et que les syndicats se taisent ». Les pigeons refusent de s’y poser. Certains jurent qu’on peut l’entendre la nuit promettre que « la compassion demeure inefficace ». C’est absurde, drôle, pince-sans-rire… toledanesque !

Un autre épisode savoureux du livre raconte comment, de 1981 à 1994, le village de Little Latchford, dans le Devon, « a vécu grâce aux méduses ». Tout commence avec Miss Hazel Cripps, professeure de biologie à la retraite qui revient d’un hiver cornouaillais avec « une caisse de méduses bioluminescentes et une théorie : avec assez d’eau salée et de patience, elles pourraient remplacer chaque ampoule du village ».

A l’étonnement général, sa théorie s’avère juste. En 1983, les lampadaires se métamorphosent en réservoirs de saumure qui se balancent doucement. Le bureau de poste rayonne grâce à une seule grosse méduse nommée Cyril qui se met à clignoter à chaque fois que quelqu’un ment. « C’était comme être jugé doucement par des fantômes marins », confie un (faux) villageois. Le taux de criminalité s’effondre. La qualité du sommeil aussi.

© Phillip Toledano avec IA
© Phillip Toledano avec IA



Puis surgit la Fox Liberation Army. En 1983, des dizaines de renards décrits comme « calmes, coordonnés » fondent sur une chasse du North Wensum Hunt. Ils nourrissent les chiens avec des laxatifs industriels, lacèrent les velours côtelés et les chemises Viyella, puis s’évanouissent dans les bois. « Pas de sang. Juste une fureur tranquille ». Les fusils se retrouvent bourrés de marmelade. Les cors de chasse cèdent la place aux tubas.

Ce n’est pas assez farfelu pour vous ? Attendez la suite… Un homme rapporte s’être réveillé avec un renard à son chevet, « les pattes croisées, l’expression grave. Il a secoué la tête lentement, avec déception, puis s’est volatilisé par la fenêtre ». A l’heure de la post-vérité, Phillip Toledano excelle dans l’art du faux témoignage et l’auto-dérision britannique. « Plus de manteaux rouges », exigent les renards, « sinon nous confisquons les Barbours ».

L’histoire est plaisante. Trop, peut-être. Cette manipulation de l’image et des récits qui l’accompagnent, si amusants soient-ils, ne risquent-ils pas de normaliser précisément ce que Phillip Toledano prétend dénoncer ? « L’IA nous permet de créer le monde tel que nous voulons le voir, politiquement, socialement, et autrement. Dans le cas d’Another England, la manipulation ne surgit pas comme quelque chose de laid mais comme quelque chose de délicieux », reconnaît-il.

© Phillip Toledano avec IA
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Le divertissement n’est cependant pas une fin en soi pour l’artiste. « Les méduses et les moutons gonflables ne sont pas des distractions, ils forment l’argument ». Rien, après tout, n’empêche de s’amuser avec le fond et la forme. Dans « Operation Puff ‘n Pose », l’English Tourist Authority, confrontée à l’hémorragie touristique vers la France (pour le vin, les plages, la nudité – « surtout la nudité »), déploie des animaux gonflables dans toute la campagne.

Parce que « les vrais se montraient capricieux – les moutons détalaient, les oiseaux refusaient de poser, et les vaches exhibaient leurs pis aux touristes ». Les collines de Cumbria fleurissent donc de moutons gonflables. Les touristes exultent. Un Italien éméché demande une vache gonflable en mariage dans le Surrey. Bienvenue en Absurdie ! Et ça marche. On est totalement embarqué dans ce conte artificiel.

© Phillip Toledano avec IA
© Phillip Toledano avec IA



A tel point qu’on s’interroge sur la faisabilité d’un retour à la photographie classique – avec de vraies personnes, de vraies lumières, de vraies histoires – après un tel voyage dans l’IA en si bonne compagnie. Phillip Toledano tranche : « Il vaut mieux partir de l’idée que je ne suis plus photographe depuis longtemps, mais plutôt un artiste conceptuel ». Avant de mettre en garde : « Le talon d’Achille de l’IA comme outil, c’est qu’elle peut rendre la médiocrité belle ».

Certaines images du livre, particulièrement sombres, se chargent de nous ramener douloureusement sur terre. Sur l’une d’entre elles, on voit au premier plan une maison de campagne douillette, chaleureusement éclairée, tandis qu’en arrière-plan, inaperçu par les occupants, passe un énorme dirigeable en feu. Une métaphore de notre époque : nous vaquons à nos occupations pendant que le monde brûle.

© Phillip Toledano avec IA
© Phillip Toledano avec IA
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Another England de Phillip Toledano est publié aux éditions de L’Artiere et disponible au prix de 60 €.

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