Aux Rencontres d’Arles, voyage en terres décoloniales 

Décolonisez votre regard en quatre expositions avec le parcours « Contre-voix ». Un chapitre fort de la 56e édition des Rencontres de la photographie puisqu’il regroupe des talents d’Australie et du Brésil, deux pays mis à l’honneur cette année.

Première exposition à mettre à l’honneur l’Australie depuis la création des Rencontres d’Arles, « On Country » réunit les œuvres de 17 artistes et collectifs, autochtones et non autochtones, dans l’église Sainte-Anne, épicentre du festival, située place de la République. Parmi les pièces maîtresses de l’exposition, on trouve le super-héros de Warakurna, tête d’affiche de cette édition. 

Signée Tony Albert, David Charles Colins et Kieran Lawson, elle représente un jeune Aborigène posant sur une carcasse de voiture rouillée, l’air bravache, dans son costume rutilant de Captain America, le personnage culte de l’univers Marvel. En toile de fond, le désert et les montagnes de roche rouge de sa terre natale dessinent un paysage de western made in Australie. Une démarche visant à célébrer les indigènes et leurs terres.

« Les super-héros peuvent voler ou devenir invisibles, mais dans nos propres communautés, pourquoi ne pas aider nos aînés ou préserver notre culture ? », s’interroge Tony Albert. « Cela peut être un super-pouvoir à part entière. Les super-héros ont également un lien puissant avec la culture aborigène et nos récits de la création. » Un joli pied de nez à l’Amérique impérialiste de Trump et à ses programmes anti-diversité et anti-inclusion.

Joseph 83, série Conversations, 2019 © Brandon Gercara
Catherine, série Ikwewak (Femmes), 2022 © Caroline Monnet
Échos d’un futur proche, 2022 © Caroline Monnet

Dans la série intitulée « Majority Rule », Michael Cook imagine quant à lui une Australie où les Aborigènes seraient majoritaires, bien qu’ils ne représentent que 4 % de la population actuelle. « Abordant la nature discriminatoire de la société, Cook utilise le même homme autochtone multiplié à l’infini dans chaque image pour communiquer son message et brosser le tableau d’une structure sociale inversée ». 

Cette mise en lumière de communautés invisibilisées fait écho à d’autres « contre-voix », brésiliennes cette fois. Elles résonnent dans l’exposition « Futurs ancestraux », qui présente, à l’Eglise des Trinitaires, le travail d’artistes contemporains contestant l’histoire officielle et dénonçant avec humour « la construction des stéréotypes, la silenciation des minorités et les violences subies par les populations afro‑brésiliennes, immigrées, autochtones et LGBTQIA+. » 

À l’image de l’artiste Mayara Ferrão qui recourt à l’IA pour créer des clichés de cérémonies de mariage, plus vrais que nature, de femmes autochtones s’embrassant. On y découvrira aussi l’intérêt de la nouvelle génération d’artistes pour la performance. « Précurseur de cette génération, Paulo Nazareth actualise la tradition de la carte postale à travers des autoportraits performatifs qui révèlent les préjugés et le racisme de la société américaine. »

La règle de la majorité (Parlement), série La règle de la majorité, 2014 © Michael Cook (Bidjara)
Image du film Themônias, 2021 © Rafa Bqueer
Le Mariage, extrait de L’Album d’Oblivion, 2024 © Mayara Ferrão

L’exposition met aussi en avant le superbe travail du photographe Rafael Bqueer sur les Themônias, un collectif artistique engagé qui soutient la culture drag et l’esthétique du travestissement. C’est burlesque et joyeusement punk. A ses côtés, Castiel Vitorino Brazileiro et Melissa Oliveira « utilisent la photographie et la vidéo pour montrer que les corps constituent eux aussi des archives sur lesquelles les traditions ancestrales et spirituelles sont présentées, contestées et ravivées. »

Une façon d’aborder la question du genre et de la race, une thématique chère au chercheur et militant « kwir » Brandon Gercara. Dans le cadre de l’exposition « Du magma dans l’océan » présentée à la Maison des peintres, l’artiste investit le Piton de la Fournaise, symbole de La Réunion. « Dans ce paysage désert, la présence drag réinvente ces identités par l’interprétation en playback d’un récit fictionnel écrit pour la première marche des visibilités à La Réunion (2021). » 

Ses personnages peinturlurés et costumés comme des divinités épiques s’inscrivent naturellement dans cet environnement créole. « Brandon Gercara mobilise l’art comme force tellurique pour reconfigurer le paysage social réunionnais. Ses créations sont des éruptions nécessaires qui ébranlent les strates de domination – genre, race, classe – héritées du colonialisme. » Elles traduisent la forte volonté d’émancipation de l’artiste.

Lip Sync of Thought, video still, 2020.
Courtesy of the artist © Brandon Gercara

L’émancipation du corps, c’est aussi la quête de Caroline Monnet. Avec « Echos d’un futur proche », exposée dans les bâtiments industriels de La Mécanique générale, l’artiste franco-canadienne met en scène des photographies de femmes autochtones du Québec. « En fixant directement l’objectif, elles s’opposent à l’approche anthropologique eurocentriste et patriarcale du passé, résistant ainsi à l’emprise coloniale actuelle. »

L’élégance, le charisme et la douceur qui se dégagent de ces femmes photographiées dans leurs habits traditionnels hyper colorés, comme des divas pop, apporte un contrepoint bienvenu à l’image négative des femmes autochtones trop souvent véhiculée dans les médias. Et un regain d’optimisme. « Il se dégage un sentiment d’effervescence pour l’avenir que nous bâtirons ensemble pour les sept générations à venir. » 


Ces expositions sont à découvrir au festival Les Rencontres de la photographie à Arles, du 7 juillet au 5 octobre 2025.

Warakurna Superheroes #1, série Warakurna Superheroes, 2017 © Tony Albert (Kuku Yalanji), David Charles Collins et Kirian Lawson

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