Jean-Jacques Naudet, figure du monde de la photographie, est mort

Le directeur du magazine L’Œil de la Photographie, ancien journaliste de Paris Match et Photo durant l’âge d’or du photojournalisme, est décédé des suites d’une crise cardiaque à Neuilly-sur-Seine le dimanche 18 janvier 2026. Il avait 80 ans.

Pour de nombreux journalistes et surtout de photographes, Jean-Jacques Naudet a été un entremetteur hors pair dans le monde de la photographie. Entre les années 1970 et 2010, il a travaillé comme rédacteur en chef du magazine Photo, iconographe à Paris Match dans l’équipe du légendaire Roger Thérond, ou correspondant du groupe Hachette-Filipacchi aux Etats-Unis, participant ainsi activement à la publication de certaines des images de presse les plus iconiques du 20e siècle.

Au début des années 2010, il crée son propre magazine en ligne, qui s’appelle alors La Lettre de la Photographie puis est finalement renommé L’Œil de la Photographie. Le support est alors le premier quotidien du genre sur l’actualité photographique dans le monde, avec une newsletter quotidienne, disponible en français et en anglais, et devient un pont entre les cultures visuelles américaines et européennes. Jean-Jacques Naudet convie un grand nombre de ses amis et relations professionnelles à contribuer au magazine. Le journal est soutenu par des mécènes, n’affiche aucune publicité, et jouit d’une grande indépendance. Les budgets sont importants, le magazine publie parfois jusqu’à 10 articles par jour. On y retrouve des plumes expérimentées, des plus jeunes aussi.

Jean-Jacques Naudet, rédacteur en chef de L’Oeil de la Photographie (à gauche), avec David Schonauer, rédacteur en chef d’American Photography Pro Photo Daily (au centre) et Philippe Achard, Achard and Assoc. (à droite) © Elizabeth Avedon

C’est à cette période que je rencontre Jean-Jacques, une après-midi de mai 2010, à New York. J’ai 25 ans, je me passionne pour la photographie, et je sors successivement du bureau de Peter Galassi, alors directeur photo du MoMA, et du studio d’Elliott Erwitt, deux entrevues que j’ai arrangées pour couvrir une grande rétrospective consacrée par le musée new-yorkais à Henri Cartier-Bresson. Jean-Jacques a depuis toujours coutume de recevoir chaleureusement toute personne qui se présente à lui, soit dans son bureau, soit directement chez lui. Il me donne rendez-vous, prend volontiers mon sujet, je commence à écrire pour lui, je deviens rapidement correspondant à New York pour L’Œil de la Photographie, pour ensuite occuper le poste de rédacteur en chef quelques années plus tard.

Jean-Jacques Naudet a toujours été un formidable conteur de la vie des photographes. Je crois que c’est ce qu’il préférait : parler d’eux, raconter leurs exploits, et les siens par la même occasion. Parler surtout d’une époque – celle des années 1980 en particulier – qu’il semblait regretter. L’âge d’or du photojournalisme donc, et du magazine qu’il aimait tant, Paris Match, avec son ton à part et son lot d’anecdotes sur le terrain qui aujourd’hui paraîtraient totalement hallucinantes. L’âge d’or des paparazzis aussi, dont il aimait parler comme d’aventuriers, ou de grands enfants en quête de frissons, un peu comme lui. Son époque est aussi celle des débuts des rencontres d’Arles, lorsque le festival était encore tenu par une poignée de copains photographes, qui s’y retrouvaient dans une ambiance bonne enfant. Celle encore d’amitiés avec les plus grands photographes du 20e siècle, et de moments privilégiés avec eux qu’il aimait partager avec les plus jeunes. Avec L’Œil de la Photographie, il avait trouvé une façon de continuer à faire perdurer un peu de cet esprit, tout en embrassant toutes les possibilités du web, sa couverture d’événements et ses pages infinies, un accès aux photographes et leurs images dans le monde entier, la proximité avec eux et des idées éditoriales uniques, pour la photographie professionnelle comme amateure.

Jean-Jacques avait le conseil facile dès lors qu’il appréciait la personne en face, il partageait aussi volontiers son large carnet d’adresses, n’avait en privé jamais un mot déplacé pour qui que ce soit, et avait surtout mis au cœur de sa méthode de travail une grande générosité qui faisait de lui une personne très appréciée dans le milieu, notamment aux Etats-Unis où cette idée de la relation professionnelle est essentielle. En ce sens, il m’a beaucoup donné, beaucoup enseigné. Il avait aussi besoin qu’on lui soit fidèle, ce qui donnait lieu à des échanges intenses, mais pouvait aussi donner lieu à des désaccords. Il employait souvent l’expression de « papa photographique » pour qualifier la relation entre un photographe et son élève, ou celle entre un journaliste et le sien. Nul doute qu’il a été le mien.

Shiva & Jean-Jacques Naudet, Paris © Georges Tourdjman
Jean-Jacques Naudet, New York, 1995 © Gilles Decamps

Jean-Jacques aimait la France, ses bars d’hôtels parisiens, mais surtout la Provence et ses jardins aux oliviers, où sa femme Shiva cuisinait divinement bien l’agneau de 7 heures sur fond de chants de cigales, où ses petits enfants qu’il appellait les « mini bébés » jouaient dans la piscine, où il aimait écouter de la musique très très fort, où il venait chercher ses convives en Renault 4L… enfin, bien assis sur le siège passager, car lui n’a jamais conduit de sa vie. Jean-Jacques aimait surtout New York et ses extravagances, où il évoluait comme un poisson dans l’eau. La ville et ses habitants l’amusaient beaucoup et nourrissaient les innombrables histoires qu’il avait à raconter à ses invités, autour de déjeuners mythiques où les bons plats, le vin rouge et les cigarettes sans filtres étaient de rigueur. New York, c’est aussi la ville où il a élevé ses « bébés », Jules et Gédéon Naudet, qu’il appelait toujours ainsi du haut de leurs 50 ans et qui étaient devenus célèbres un jour de 11 septembre 2001 pour avoir filmé l’intérieur des tours jumelles en feu. C’est enfin la ville qui forge une passion inébranlable pour l’image, avec ses innombrables rencontres qui font très vite avancer, ses discussions passionnantes, ses artistes exceptionnels… « Formidable » , comme il disait si affectueusement.

Jean-Jacques Naudet aimait profondément la photographie. A un point qu’on osait se demander si ce n’était pas obsessionnel. Depuis qu’il avait créé L’Œil de la Photographie, il passait le plus clair de son temps, environ 14h par jour, à parcourir de façon acharnée tous les emails que le magazine recevait, à filtrer ce qui devait être publié ou non, à dispatcher les sujets à traiter par son équipe, à animer les réunions en ligne ou chez lui, à s’extasier devant le talent des photographes bien entendu. A un âge où les gens prennent leur retraite, profitent de la vie qui leur reste, lui ne pouvait pas s’arrêter. S’arrêter d’aimer la photographie, s’arrêter d’en découvrir, s’arrêter d’en publier. Je crois même qu’il n’a jamais autant travaillé de sa vie. Il y a quelques jours, il s’est éteint devant son ordinateur. Dans une ultime révérence à la photographie.

Jean-Jacques Naudet devant son ordinateur, New York, décembre 2016 © Jonas Cuénin

Plus d’informations sur L’Œil de la Photographie.

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