On dit de Jean-Pierre Laffont qu’il a été partout. Au bon moment. C’est ce qui fait la force de ses photos, de sa carrière, et de ses archives aujourd’hui. Un nombre incalculable d’images prises aux quatre coins du monde, sur le terrain d’événements sociaux et politiques majeurs du 20e siècle, de nombreux reportages réalisés en solo, avec une grande empathie pour les plus faibles, et des images devenues des icônes de l’histoire des Etats-Unis.
Car oui, s’il est né à Alger en 1935, Laffont, comme l’appelle tendrement sa femme Eliane, s’installe à New York dès 1965, et devient ainsi l’un des correspondants américains phares des grandes agences françaises — Gamma puis Sygma — contribuant à installer la « French touch » comme marque du photojournalisme des années 1960 à 80, dont Paris est alors la capitale mondiale.
Les États-Unis vont tout lui donner. Du travail, une famille, des amis. Mais aussi des expériences de reporter inoubliables, une proximité avec les puissants ou les célèbres, des sueurs froides, et l’occasion de rendre compte des contrastes saisissants d’une nation en perpétuel mouvement, avec ses fractures sociales, ses révolutions internes, ses événements dramatiques ou joyeux que le monde scrute encore aujourd’hui.
De l’Amérique, Jean-Pierre Laffont n’est jamais rentré. Cette année, c’est pourtant la France qui l’honore, et le festival Visa pour l’image, de son grand ami Jean-François Leroy, avec la rétrospective de sa vie. Enfin, surtout de son œuvre. Présentée au Couvent des Minimes à Perpignan, du 30 août au 14 septembre 2025, c’est une traversée de plus d’un demi-siècle d’images, une expérience pour les yeux.
A cette occasion, le photographe a répondu aux questions de Blind. Une leçon d’humanisme, d’humilité et de curiosité, et comme il aime le préciser, de liberté.
Le titre de votre exposition à Visa pour l’Image évoque « photographier en toute liberté ». Qu’est-ce que cette liberté représente pour vous après plus de 50 ans de carrière ?
Je suis un solitaire, j’aime travailler seul sur ce qui me semble important, seul mon désir d’informer m’a toujours motivé. Je choisis mes histoires, je fais mes propres itinéraires, je construis mes reportages, je prends les rendez-vous, j’avance mes frais, je prends mes billets d’avion, je développe les films, et j’écris mes textes. Je n’aime pas travailler en assignment, et très vite dans ma carrière, j’ai refusé toutes les commandes pour ne pas sacrifier ma liberté de travail.
Pour cette exposition, « Photographier en toute liberté », toutes les photos sélectionnées ainsi que leurs histoires représentent cette notion de liberté photographique. C’est Eliane, ma femme et mon éditrice, qui a voulu montrer la façon dont j’ai travaillé: découvrir le monde en toute liberté. Tout ce travail a été réalisé en toute liberté.
Vous avez été membre fondateur des agences Gamma USA et Sygma Photo News. Comment ces structures ont-elles permis cette liberté éditoriale que vous revendiquez ?
Quand j’ai commencé ma carrière de photojournaliste dans les années 1960, les photographes travaillaient dans un total anonymat. Leurs photos n’étaient jamais signées et appartenaient aux clients qui les commandaient, mais j’ai la chance de rentrer à Gamma qui était une petite agence qui s’était ouverte à Paris. Gamma, c’était un rêve de photographe, rêve de liberté et d’autonomie, une agence de photographes pour les photographes, c’était un état d’esprit qui me convenait. Je n’ai eu de compte à rendre à personne, juste à trouver mes histoires et les couvrir du mieux possible et envoyer mes photos à l’agence qui les vendait ensuite dans la presse. C’était parfait pour moi. L’aspect financier ne m’a jamais intéressé. Ce que je voulais c’était être libre et travailler sur les histoires que je choisissais, ce que m’a offert Gamma puis Sygma.
Vous vous décrivez comme « animé par le désir d’être témoin de son temps ». Quels ont été les événements ou les rencontres qui ont le plus marqué votre vision du monde ?
A partir de 1965 et pendant plus de 30 ans, j’ai sillonné les États Unis d’Amérique avec l’envie de capturer l’esprit de cette période et ses grands mouvements politiques, faisant de moi le photographe français qui a consacré une grande partie de ma vie à documenter l’Amérique. Martin Luther King, Muhammad Ali, Robert Kennedy ont été des rencontres capitales. Mais couvrir les réfugiés du Vietnam, les mouvements de libération des femmes, des gays et droits civiques, les pauvres et les démunis, la dureté de la vie des fermiers, les problèmes causés par l’immigration et le racisme: voilà les événements américains dont j’étais fier d’être le témoin.
J’étais intéressé également par les grands moments internationaux les plus marquants du 20e siècle. A l’international, j’ai couvert les grands conflits et les transformations historiques en Asie, en Afrique et en Europe de l’Est. Le Vietnam, les bombes de Guam, le Mozambique, l’Angola et le Bangladesh, Nicaragua, Inde, Cuba, L’Angleterre, l’ouverture de la Chine, l’industrialisation de la Corée et du Japon, la Pologne Soviétique, la Palestine et l’Israël…
Mais c’est en 1979, pendant les émeutes au Pakistan, que je vais rencontrer au milieu des bombes lacrymogènes, un enfant de 4 ans en guenille qui voulait me vendre des bouteilles de Coca Cola. C’est à ce moment que j’ai repensé à tous les enfants invisibles qui faisaient des travaux indignes et dangereux pour leur âge. C’est de là que m’est venu l’idée de faire un reportage sur les enfants esclaves et pendant un an j’ai parcouru 12 pays entièrement à mes frais. Mon reportage a été publié dans le monde entier et beaucoup de pays ont pris conscience de la situation de leurs enfants les plus pauvres. À ce moment précis, je me suis rendu compte que les photos pouvaient changer le monde. Ce reportage a fait de moi un photographe engagé et à partir de là, ce sont les problèmes sociaux qui m’ont le plus tenu à cœur.
Après avoir immigré aux États-Unis en 1965, vous avez couvert les mouvements politiques et sociaux comme les émeutes. Comment avez-vous vécu cette période d’effervescence sociale américaine ?
J’ai eu beaucoup de chance d’arriver dans ce pays en plein tumulte: la guerre du Vietnam, les manifestations des étudiants, le départ du président Nixon après le scandale du Watergate, les assassinats de Rob Kennedy et Martin Luther King, la débâcle financière de New York et dans les grandes villes les ghettos noirs qui s’enflamment, le Ku Klux Klan qui sévit dans le sud, la criminalité, le trafic de drogue, la corruption des leaders, la crise du pétrole… tout était là devant moi. Je n’avais qu’à prendre mes appareils et travailler. J’ai pu tout photographier librement…J’ai plus tard publié un livre intitulé Le Paradis d’un Photographe. Beaucoup ont pensé que je voulais dire que l’Amérique était un paradis, mais c’était plutôt mon paradis car je pouvais y travailler librement.
Vous avez couvert la toute première Gay Pride de New York le 28 juin 1970, partant de Christopher Street dans Greenwich Village. Comment avez-vous vécu ce moment historique?
Suite à de violents incidents contre les homosexuels survenus un an plus tôt, un groupe va organiser un défilé pour protester contre l’homophobie. La première Gay Pride qui commence à Christopher Street dans Greenwich Village défile jusque dans le parc. A la grande joie des spectateurs, un concours du baiser le plus long est organisé. Bien que les revendications soient sérieuses, l’ambiance est extrêmement joyeuse. Chacun est habillé de façon provocante et ostentatoire. Il y a des séances de maquillage dans le parc, c’est un moment exaltant. Une note tout à fait personnelle à propos de ma vie familiale: le second mari de ma mère était gynécologue et a mis au point une célèbre technique chirurgicale transsexuelle etl est le pionner de la transformation de l’homme en femme. J’ai rencontré dans sa clinique, alors que j’étais un teenager, des homosexuels qui m’ont raconté leur souffrance. C’est dont avec admiration et soulagement que j’ai photographié la première gay pride de New York. Enfin les choses allaient changer pour eux!
Vos images des émeutes de Harlem et d’autres quartiers américains font partie de vos clichés les plus marquants. Comment avez-vous fait pour rester objectif tout en témoignant de la violence sociale ?
Arrivé aux États Unis en 1965, j’ai raté les grandes années des droits civiques des années 1950 et la marche sur Washington où Martin Luther King Jr a prononcé son célèbre « I have a Dream », mais j’ai photographié MLK en Avril 1967, lorsqu’il prononce son discours contre la guerre du Vietnam devant le building des Nations Unies. J’ai même pu photographier la réflexion du building dans ses yeux. J’ai aussi, hélas, photographié son enterrement à Atlanta, en Géorgie, le 9 avril 1968. Devant son cercueil ouvert, toute sa famille et toutes les mères noires voulaient que leurs enfants n’oublient pas ce moment et se sont recueillis sur la dépouille du héros de la cause des noirs américains. Je n’aime pas vraiment le mot « objectif », et ma vue n’est pas impartiale mais c’est à travers mon objectif que j’ai montré tous les changements et les oscillations de ces années comme un rendez-vous entre espoir et désespoir. Ces années m’ont profondément bouleversées et j’ai toujours voulu montrer la grande pauvreté et la misère des ghettos noirs dans le sud profond, et la violence du Ku Klux Klan brûlant les croix.
Le 9 août 1974, pendant que vos confrères photographient l’investiture de Ford, vous suivez Nixon jusqu’à l’hélicoptère. Peut-on parler d’instinct, pour l’une de vos images les plus publiées?
C’est le moment d’investiture du nouveau président Gerald Ford qui devient le 38e président des États Unis. Je vois que nous sommes des dizaines de photographes pour couvrir cet événement. Cela ne m’intéresse plus, je ne veux pas faire la même photo que tout le monde. Je décide de suivre Nixon et sa femme qui montent dans l’hélicoptère pour partir. Personne autour d’eux. Je suis seul avec deux autres photographes. Nous ne serons que 3 à couvrir ce moment : les gardes enroulent le tapis rouge et le vent puissant menace de leur ôter leurs casquettes. J’ai la photo du départ de Nixon avec qui j’ai passé tant d’années. J’ai juste le temps de prendre 4 photos de ce moment mémorable. Je sais alors que cette photo va être importante et que j’ai pris la bonne décision. C’est en effet la photo de Nixon qui va passer dans tous les magazines. Instinct ? Non je ne crois pas, mais une volonté de ne pas faire la même photo que tout le monde et suivre jusqu’au bout l’histoire que je veux raconter sur Nixon.
Entre le KKK, les Savage Skulls et la foule d’Apollo XI (d’autres célèbres reportages), vos images révèlent les contradictions de l’Amérique. Avez-vous consciemment cherché à montrer ces paradoxes ou ont-ils émergé naturellement ?
Tous mes livres sur l’Amérique, Le Paradis d’un Photographe, New York City Up and Down, ou New York Noir montrent le paradoxe de l’Amérique des années 1960 et 1970 et ses incroyables contradictions. Je n’ai pas cherché à montrer ces paradoxes, ils étaient devant moi et je les découvrais au moment où je les photographiais. C’est bien plus tard quand j’ai regardé toutes ces photos prisent pendant trois décennies que j’ai découvert qu’en fait mes photos montraient un pays plein de chaos, d’émeutes, de protestations, de conflits, et que prisent dans leur ensemble, elles montraient la naissance de l’Amérique que l’on connaît aujourd’hui, qu’elles montraient un portrait personnel et historique d’un pays que je regarde encore autant avec un regard critique que beaucoup d’affection.
Vous avez servi comme officier de presse pendant la guerre d’Algérie et reçu la Croix de la Valeur Militaire pour votre action humanitaire. Cette expérience a-t-elle influencé votre approche du photojournalisme ?
Je dois préciser que j’ai été officier de presse de l’école militaire d’infanterie de Cherchelle, région d’Alger, pendant 6 mois. J’ai ainsi eu l’occasion de voir et photographier le général de Gaulle en visite à l’école en 1961. C’est aussi là que j’ai illustré la vie des élèves officiers infanterie de réserve et toutes ces photos sont maintenant aux archives de l’armée.
Puis j’ai été nommé à la tête d’une section de harkis en Oranie pour la fin de mes obligations militaires, en tout 2 ans et demi. Pendant cette période j’ai vu beaucoup d’injustice: de la pauvreté, des enfants illettrés, pas d’école, des malades non soignés, pas de visites médicales et pas de médecin dans la région, aucune aide financière pour subvenir à leurs besoins quotidiens (les anciens des douars ne recevaient pas leur retraite alors que beaucoup avaient participé à la guerre de 1939-40), la difficulté pour la population d’avoir des cartes d’identités, des enfants sous l’âge de 5 ans au travail dans les champs. Avec l’aide de la légion étrangère (section disciplinaire de la légion) j’ai fait construire la fin de la fortification de mon poste, une école, et une route amenant l’eau depuis la petite ville dans la vallée jusqu’au sommet des pitons où nous étions. Pour ces actions humanitaires, j’ai reçu la Valeur Militaire quelques mois après avoir terminé mon service militaire pendant l’été 1962.
Pour résumer: oui, les événements d’Algérie auxquels j’ai participé de mars 1960 à avril 1962 et dont j’ai été le témoin involontaire, m’ont définitivement influencés dans mon choix de devenir photojournaliste.
Comment le photojournalisme a-t-il évolué depuis vos débuts ? Cette « liberté » de photographier est-elle encore possible aujourd’hui pour les jeunes reporters ?
J’ai parfaitement conscience que j’ai vécu l’âge d’or du photojournalisme. Ma vie a été une véritable épopée dans une ambiance de liberté. Les photographes et le photojournalisme étaient respectés. Les amis photographes de ma génération et moi-même avons créé le mythe du grand reporteur qui suscite aujourd’hui encore tant de vocations. J’ai l’impression d’avoir fait un travail utile et important.
Aujourd’hui et depuis quelques années déjà, ce travail est en pleine mutation. Le monde est submergé d’images électroniques immédiatement remplacées par d’autres. Le modèle économique s’est effondré. Le marché de la photo est noyé dans la super production et les magazines n’ont plus leurs budgets d’autrefois. Le photojournalisme n’est plus rentable et beaucoup de mes jeunes amis photojournalistes ne peuvent vivre uniquement de la vente de leurs photos. De plus, personne ne peut travailler en toute liberté comme je l’ai fait. Si je devais refaire certaines de mes photos aujourd’hui, je n’aurais plus le même accès aux histoires et je serais inondé de procès. Tout a basculé et notre métier est dans une complète mutation et ma façon de travailler est révolue. Je regarde avec intérêt le travail des jeunes photographes autour de moi et je suis plein d’admiration pour leur résilience et leur courage et je ne peux m’empêcher de penser: « j’ai eu de la chance ».
Parmi toutes vos photographies, laquelle incarne le mieux cette notion de “photographier en toute liberté” et pourquoi ?
Je choisirais la photo de l’enfant sur le toit de la voiture: Je suis dans le Bronx pendant l’été 1966, le quartier est dangereux et durement frappé par la récession, les rues sont sales mais je veux y aller car la voirie a lancé une campagne appelant les habitants à nettoyer leurs allées. Fraîchement arrivé aux États Unis, je déambule dans ces rues, tout me semble merveilleux à photographier. Je tombe sur ces enfants dans Fox Street. Ils jouent sur le toit d’une Plymouth Savoy abandonnée, c’est leur terrain de jeu. Ils s’amusent librement, tout leur semble possible, comme pour moi. Photographié en toute liberté, vivre en toute liberté. Cette photo est devenue pour moi une métaphore sur la liberté et la joie de vivre même dans des circonstances difficiles.
En regardant vos images des années 1960-70 aujourd’hui, y a-t-il des détails que vous remarquez maintenant et qui vous avaient échappé sur le moment ?
J’essaye de ne pas regarder mes photos. J’ai de la chance. C’est ma femme Eliane qui est mon éditrice et qui choisit toutes les photos et fait mes livres et mes expositions. Je suis du genre qui ne se rappelle que des photos que je n’ai pas pu prendre. Je suis mon plus dur critique donc je suis ravi de voir Eliane s’occuper des photos que j’ai prises. De toute façon, ce n’est pas la photo que j’ai faite qui m’intéresse, mais plutôt la suivante.
Quel conseil donneriez-vous aux jeunes photographes d’aujourd’hui qui aspirent à cette même liberté créative et journalistique que vous avez connue ?
Aujourd’hui ma façon de travailler est révolue et le métier de photojournaliste est en train de se réécrire. Et c’est aux jeunes photojournalistes de le réécrire. Il y a pourtant des choses importantes qui définissent le métier et j’ai quelques conseils à donner: allez dans les musées, regardez le travail des grands photographes qui vous inspirent, faites des recherches sur les histoires que vous voulez couvrir, soyez observateur, humble et curieux, et n’oubliez pas que vous faites le plus beau métier du monde… ce métier est de plus en plus important et fait toujours rêver.
« Photographier en toute liberté », de Jean-Pierre Laffont, est à voir jusqu’au 14 septembre 2025 au couvent des Minimes à Perpignan, dans le cadre du festival Visa pour l’image.