L’homme sait mettre à l’aise. Installé dans un canapé en cuir noir dans son appartement new-yorkais, Jerry Schatzberg s’exprime d’une voix profonde, joint ses mains et livre un regard délicat. « Il existe un art de la séduction », illustre-t-il en évoquant les conditions d’une séance de portrait. « Il n’est pourtant pas forcément le même pour tout le monde. Certains aiment être traités avec dédain. C’est parfois l’attitude à adopter pour capter leur attention. »
Le regard : Jerry Schatzberg connaît. Il a passé une partie de sa vie à diriger mannequins, actrices ou comédiens. D’abord chez Vogue, dès 1957, puis chez Glamour, Esquire ou tout magazine de mode qui s’est intéressé à son travail. Passé par l’école d’Alexey Brodovitch pendant dix semaines, au même titre que Penn ou Avedon, il n’aurait pourtant pu ne pas avoir la riche carrière qui le caractérise. « Adolescent, je ne savais pas vraiment quoi faire de ma vie », raconte le photographe. « J’aurais pu acheter un camion et partir vendre des glaces de ville en ville. La passion pour la photographie m’est venue en m’émerveillant des vitrines de Willoughby’s, à Long Island. Je regardais ces appareils photographiques comme on regarde les bijoux chez Tiffany’s. Mon père, qui me voyait esquiver le travail de la société familiale était furieux. » Le jeune Schatzberg patientera 27 ans avant d’obtenir son premier emploi comme assistant en répondant à une annonce dans le New York Times.
Photos de mode, mais aussi de célébrités, dont celles aujourd’hui exposées à Paris. Dans les années 1960, Vogue l’envoie braquer son objectif sur les plus grandes vedettes. Il applique à cette pratique sa fascination pour l’élégance, les costumes et l’esthétisme. Naît alors un répertoire photographique incluant Andy Warhol, Yves Saint-Laurent, Aretha Franklin, les Beatles, Roman Polanski, Frank Zappa, Steve McQueen ou encore les Rolling Stones, que Jerry Schatzberg fera poser accoutrés en drag queens. L’une de ses plus célèbres séries reste cependant celle consacrée à Bob Dylan et qui lui vaut la couverture de son album Blonde on Blonde, paru en 1966. A l’époque, le photographe ne connaît que du chanteur engagé la musique. La rencontre se fait par l’intermédiaire de Nico, chanteuse des Velvet Underground et modèle de Schatzberg, qui ne cesse de lui répéter qu’il doit s’intéresser à cet artiste alors émergent. Par la suite, c’est Sarah Dylan, première épouse du chanteur folk avec qui il a auparavant flirté, qui le mènera jusqu’au studio d’enregistrement, devenu l’espace de quelques heures photographique. Jerry Schatzberg précise : « C’est toujours une bonne chose de connaître des femmes. »
Sujet de l’un de ses plus célèbres clichés, l’actrice Faye Dunaway a été sa muse. Elle apparaît dans son premier film Portrait d’une enfant déchue, lançant sa carrière de cinématographe. Jerry Schatzberg évoque avec nostalgie ce temps en revenant sur la vie de plateau. « Diriger les acteurs ou actrices a été ce qui m’a le plus fait peur au début de ma carrière de réalisateur. Ils ont leur propre langage qu’il faut adopter. Plus que la photographie, le cinéma oblige à savoir se faire comprendre. Pour autant, Woody Allen ne parle jamais, et c’est un génie. » A l’époque acclamé, Jerry Schatzberg obtient en 1973 la Palme d’Or du festival de Cannes pour L’épouvantail, avec Gene Hackman et Al Pacino. En filmant l’Amérique des parias grâce à une succession de petites scènes, vécues ou racontées, il dessine le portrait d’une société fondée sur la violence. La métaphore de l’épouvantail résume joliment le point de vue d’un homme qui, à 98 ans, semble toujours croire en l’homme et en sa capacité de changement.
Et chez Schatzberg, pour qui chaque vrai photographe possède une âme d’enfant, le changement passe par la sensibilité. Celle qui l’a poussé à vouer son temps aux femmes, cherchant à capter leur moindre mouvement. Il leur a consacré un livre, Women Then, publié chez Rizzoli, comme un hommage. « Je suis tombé amoureux de toutes les femmes que j’ai photographiées », raconte Jerry Schatzberg. « Dans la rue, elles posent naturellement comme des modèles. Pas besoin de les mettre dans un studio. J’aime les voir belles, apprécier la façon honnête avec laquelle elles portent des vêtements, j’aime observer leur humanité, leur humour. » Le résultat est un condensé de scènes sensuelles, cocasses ou simplement drôles : Julie Andrews suce son pouce. Claudia Cardinale tripe son nez « comme un animal », l’actrice Sharon Tate est nue dans son bain et les mannequins de Catherine Harlé fêtent la fin d’une séance photo à Paris.
Paris, 1962. À 26 ans, Yves Saint Laurent présente sa première collection, après avoir passé trois années à la tête de la création chez Dior. Dans les coulisses, Jerry Schatzberg photographie un mannequin penché, occupé à ajuster sa chaussure. Une capeline monumentale engloutit son visage et son buste, ne laissant visibles que ses jambes. Schatzberg saisit alors bien plus qu’un simple instant de préparation. Il est alors le témoin des débuts d’un créateur appelé à redéfinir son époque, mais aussi d’un moment de bascule pour la haute couture, encore souveraine avant l’avènement du prêt-à-porter. Dans une autre image, le même jour, il capte un baiser du créateur donné à Françoise de Langlade, alors éditrice renommée chez Conde Nast.
Ce sont tous ces moments exceptionnels que l’on retrouve aujourd’hui dans l’exposition au Paris Cinéma Club. Malgré son âge avancé, Jerry Schatzberg continue bien de produire des expositions, en effectuant lui-même la curation. En professionnel de l’image, il sait vivre avec son temps. « Car si la photographie a un sens », poursuit-il, « c’est bien d’être liée au journalisme et à l’estimation de son époque. C’est un enregistrement du temps. » La reconnaissance de son œuvre ? « Je n’ai jamais été un bon vendeur. Peut-être viendra-t-elle après ma mort, comme pour beaucoup. »
« Jerry Schatzberg – Filmmaker / Photographer » est à voir jusqu’au 28 février 2026 à la Galerie Paris Cinéma Club à Paris.