Jo Ractliffe : « Les lieux se souviennent de la violence »

Les cicatrices de l’apartheid affleurent dans les photographies de la Sud-Africaine Jo Ractliffe, à qui le Jeu de Paume consacre sa première rétrospective en France.

Figure cardinale de la photographie contemporaine, bien que méconnue en France, Jo Ractliffe (née au Cap en 1961) déploie depuis 40 ans une œuvre qui interroge l’imperceptible. L’exposition « En ces lieux » au Jeu de Paume exhume les strates archéologiques de la violence dans les territoires sud-africains et angolais.

« Ce qui m’a toujours intéressée, c’est la manière dont l’espace et le paysage peuvent conserver la mémoire de la violence passée », explique-t-elle. « Au lieu de photographier l’instant, je m’intéresse à ses rémanences, à la façon dont elle affecte à long terme les lieux, le paysage lui-même et la vie des gens qui y vivent. »

Réservoir d’eau, Riemvasmaak, 2012. © Jo Ractliffe
‘Die Gat’, Pomfret, 2011. © Jo Ractliffe

Ses images invitent à une lecture attentive, où le spectateur doit chercher lui-même les traces enfouies dans ses paysages qui échappent à toute fonction esthétisante ou purement documentaire, sans toutefois les renier. « J’ai compris qu’il n’existait pas de séparations rigides entre les genres, les conventions, les démarches », précise-t-elle. « Que tout se superposait, se mélangeait, et il était possible de travailler d’une manière qui soit tout à la fois politique, poétique et expressive. »

L’exposition s’ouvre sur ses premières images, réalisées au début des années 1980 avec un Nikkormat que son père lui offre. « J’ai grandi dans une génération de photographes qui travaillaient surtout en opposition à l’apartheid », raconte-t-elle. « A l’époque, l’idée était que la photographie devait être militante. Les photographies étaient facilement lisibles. Claires, en noir et blanc. Et elles étaient au cœur de moments de violence terrible. » Mais Jo Ractliffe, alors jeune photographe de 25 ans, se sent « très mal à l’aise à l’idée de représenter les gens ». Comment photographier quelqu’un qui perd tout ?

La Bible de Piet Basson, 2013. © Jo Ractliffe
Vidéo club, marché de Roque Santeiro, II, 2007. © Jo Ractliffe

La découverte en 1982 de World Photography, le recueil présentant Robert Frank, Joseph Koudelka, Bill Brandt, est décisive pour sa carrière. « Ces hommes, je les révérais, et j’ai passé les années suivantes à tenter de les imiter », confie-t-elle. Mais l’urgence politique impose ses lois. Jo Ractliffe cherche autre chose : non pas à photographier l’événement dans son immédiateté, mais ce qui lui succède.

Cette approche culmine dans « Nadir » (1986-1988), où elle utilise le montage photographique pour créer des lithographies assemblées en triptyques. « Ces montages sont tous faits de mes propres photographies. J’allais dans les townships après le passage de la police. J’allais dans les décharges. J’ai commencé à photographier des lieux intéressants symboliquement, comme les stades qui sont à la fois manifestations du pouvoir de l’Etat, mais aussi de la résistance. Des lieux qui emprisonnent et qui rassemblent. »

Âne, Pomfret, 2011. © Jo Ractliffe


Les chiens sont un motif récurrent dans ces images. « Souvent c’étaient des chiens policiers. Mais aussi ces créatures sauvages, libres, féroces qui rôdaient partout. » Avec « Crossroads » (1986), Jo Ractliffe ausculte les conséquences des expulsions forcées qui ravagent le township éponyme. En 1986, les autorités tentent de relocaliser les résidents vers Khayelitsha. La destruction des habitations laisse près de six mille personnes sans abri.

La photographe documente les séquelles de ces évictions : débris, structures affaissées, terrains vagues jonchés d’objets abandonnés. Une image montre une carcasse de chien près d’emballages déchirés, à la façon d’une nature morte où la violence se lit en creux. Ces images « dépeignent l’impossibilité du retour, l’éradication de tout espoir, l’évidente fragilité de l’appartenance ».

Crossroads, 1986. © Jo Ractliffe
Crossroads, 1986. © Jo Ractliffe


Dans les années 1990, au moment de la transition démocratique, tous ses appareils sont volés lors d’un cambriolage. Sans argent pour les remplacer, elle récupère un Diana, petit appareil en plastique pour enfants. « Le seul contrôle que vous avez, c’est si vous mettez un film rapide ou lent », raconte-t-elle. « J’ai commencé à l’utiliser sans intention de faire une série. Je prenais des photos d’amis à la plage, de mes chiens. Et je l’avais dans la voiture partout où je voyageais. »

Puis elle réalise le potentiel conceptuel de l’outil. « La qualité de l’appareil, le vignettage, ce focus sombre et trouble ». La série « reShooting Diana » couvre la décennie 1990-1999, de la libération de Mandela aux auditions de la Commission de la vérité. « La période entre 1990 et 1994 était extrêmement violente. Le gouvernement de l’apartheid essayait de saboter les élections. Et notre histoire devenait très instable. Nous découvrions des choses qui avaient été gardées secrètes. »

Tête de poupée. © Jo Ractliffe


Le Diana devient alors un outil parfait pour cette période terrible. « Ces images sont comme des fragments de vérité, des fragments de récit. » Exposées en grille de quarante images, elles perturbent le spectateur. Sur l’une d’elles, une tête de poupée blonde fixe l’objectif au milieu d’herbes sauvages. « Elle se trouvait sur une route nationale menant au Cap. Et ça m’a rappelé un poème de Neruda, Tête sur un poteau. Il y avait beaucoup de choses qui parlaient de la peur blanche à l’époque, de l’instabilité. »

Géographies de l’oubli

Cette approche par fragments trouve une résonance géographique inattendue lorsque Jo Ractliffe se rend en Angola, pays ravagé par les rivalités de la guerre froide. « En 2007, je me suis rendue à Luanda. Ne connaissant guère le pays, je m’y sentais dans une position précaire », raconte-t-elle. « J’ai été immédiatement happée par le chaos de cette ville animée de l’énergie des lendemains de guerre et de la promesse contradictoire d’un avenir nouveau. »

Dans « As Terras do Fim do Mundo », un panneau rouillé portant l’inscription « Terreno Ocupado » se dresse seul au milieu d’une plaine d’herbes sèches, comme la proclamation dérisoire d’une souveraineté évanouie. Plus loin, un arbre calciné, un panneau de signalisation planté de guingois. « Le caractère paisible de ces images contraste fortement avec la violence et le tumulte de leur sujet », souligne la commissaire de l’exposition, Pia Viewing.

Port Nolloth, 2023. © Jo Ractliffe
Terrain vague à l’abandon près d’Atlantico Sul, 2007. © Jo Ractliffe

En 1976, la ville minière abandonnée de Cassinga devient un lieu d’accueil pour réfugiés namibiens. Deux ans plus tard, une attaque aérienne tue plus de six cents personnes, majoritairement femmes et enfants. « J’ai photographié les deux fosses communes. Elles ressemblaient à d’étranges lits géants avec leurs oreillers », décrit Jo Ractliffe. « Les mots “Massacre de Cassinga, 4 mai 1978” et “Ils resteront à jamais dans notre souvenir” étaient gravés à la surface, à peine lisibles. »

Avec « The Borderlands » (2015), Ractliffe revient en Afrique du Sud, explorant la province du Cap-Nord. Elle photographie des sites militarisés durant l’apartheid : Riemvasmaak, Pomfret, Schmidtsdrift. « J’ai pensé aux paysages militarisés : des lieux exploités pour la mobilisation de cette guerre », explique-t-elle. « Mais l’histoire de la terre en Afrique du Sud est celle de l’appropriation, de l’exploitation et de la dépossession. »

Sur la route de Cuito Cuanavale IV, 2010. © Jo Ractliffe
Velddrif, 2023. © Jo Ractliffe


A Riemvasmaak, elle traque les vestiges des expulsions forcées et entraînements militaires se sont succédé avant que la terre soit restituée à ses habitants en 1994, marquant la première restitution territoriale post-apartheid. A Pomfret, l’ancienne mine d’amiante accueille le bataillon 32, composé d’officiers blancs sud-africains et de soldats noirs angolais, contraints de combattre pour l’Afrique du Sud.

Une photographie émouvante montre un groupe de jeunes garçons sortant d’un abri de tôle ondulée, l’un d’eux portant un maillot frappé « South Africa », devenue la géographie de l’apatridie. « La plupart de ces garçons avaient grandi sans leurs pères, morts à la guerre. Certains ne les connaissaient qu’à travers leurs tombes. La première chose qu’ils ont faite dans le cimetière, c’est de se rassembler pour saluer les morts. »

Garçons dans une galerie de mine d’amiante, Pomfret, 2013. © Jo Ractliffe

Contre le paysage

Entre 2022 et 2024, « Landscaping » prolonge l’exploration de la côte ouest sud-africaine. Saint Helena Bay, Velddrif, Hondeklip Bay, Port Nolloth, Okiep, des lieux liés à l’exploitation du sel, de la pêche, du cuivre ou du diamant. Dénuée de tout spectaculaire, cette série manifeste une esthétique de la distance et de la retenue, Jo Ractliffe refusant la tradition du paysage pittoresque. « Un ami qualifiait mes photos de « paysages ennuyeux ». Il disait : « Il n’y a rien là-dedans. », se souvient-elle.

« J’ai un vrai problème avec le mot ‘paysage’, parce que le mot ne correspond pas à ma photographie. » Elle décide d’interroger frontalement cette catégorie. « Je voulais faire des paysages qui rendent très difficile pour les gens de les appeler ainsi. Ils doivent trouver une autre façon de penser. Une partie consistait à s’approcher très près. » Ces images montrent des tas de roches, des filets de pêche, des débris d’extraction minière.

Autoroute nationale du Sud, Namibie © Jo Ractliffe


Après plus d’un siècle de pillage industriel, le territoire est dévasté. Des petites villes jadis prospères manquent de services essentiels, le chômage explose. Ces images évoquent ce que l’universitaire américain Rob Nixon, spécialiste des questions environnementales et postcoloniales décrit comme « une destruction différée, dispersée dans le temps et l’espace […] et qu’en règle générale on ne perçoit pas du tout comme une forme de violence ».

Les jardins de la résistance

Le dernier chapitre de l’exposition, empreint d’espoir, est consacré à un projet inédit conçu spécialement pour le Jeu de Paume, « The Garden ». « Pendant les années 1980, dans les townships, les gens formaient des comités de quartier. Ils étaient là pour reprendre un peu d’autonomie. L’une des tâches était ces jardins de la paix, sur les petits bouts de terre disponibles. »

La maison et le jardin de Jo-Marie Robinson, Doringbaai, 2025. © Jo Ractliffe
La maison et le jardin de Jo-Marie Robinson, Doringbaai, 2025. © Jo Ractliffe



Ces jardins apparaissent aussi comme les derniers bastions de résistance face au développement touristique et à l’extraction minière qui défigurent la région. « Ce sont des communautés tellement déshéritées, tellement menacées. Et ces jardins semblent dire : ‘Je suis là, et je revendique ce morceau de terre, et c’est moi.’ » Qu’ils soient dédiés au souvenir, à la survie ou à la beauté, ils affirment la capacité des communautés à inventer du sens face à la disparition des lieux.

La rencontre impromptue avec Petrus Mannel, un enseignant à la retraite, apporte le baume indispensable à cette fin d’exposition. « Je l’ai rencontré et je lui ai dit : ‘Pourquoi faites-vous un jardin avec des roses ici où rien ne pousse et où il y a un vent de tous les diables ? Pourquoi ne plantez-vous pas plutôt des succulentes ?’ » Sa réponse la bouleverse. « Il m’a regardée comme si je ne savais rien du monde, et m’a dit : ‘C’est pour la beauté.’

Dans ce geste simple, cultiver des roses dans le désert, se lit toute la démarche de Jo Ractliffe : révéler les cicatrices de l’Histoire, puis arracher au sol meurtri la promesse d’un renouveau.

Petrus Mannel, Ebenhaeser, 2025. © Jo Ractliffe



La rétrospective de Jo Ractliffe, « En ces lieux », est à découvrir au Jeu de Paume jusqu’au 24 mai 2026.

Le catalogue de l’exposition, En ces lieux, est publié par l’Atelier EXB et disponible au prix de 59€.


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