Kenro Izu, la beauté de l’impermanence

À la Howard Greenberg Gallery de New York, le photographe japonais explore la fragilité et l’intemporalité de l’existence à travers des lieux sacrés, des masques anciens et des fleurs éphémères.

Le terme japonais mono no aware désigne une conscience aiguë de l’impermanence : une sensibilité à la nature transitoire de toutes choses, et la douce mélancolie qui naît de leur disparition. C’est ce concept que Kenro Izu embrasse dans sa nouvelle exposition à la Howard Greenberg Gallery de New York, visible jusqu’au 22 novembre 2025. L’exposition accompagne la parution de Mono no Aware, une publication en deux volumes chez Nazraeli Press, et marque l’aboutissement de cinq décennies de pratique photographique consacrées à explorer le sacré et l’éphémère.

Pour ce projet, Izu a pointé son appareil grand format vers trois sujets intimement liés : des masques de théâtre Nô vieux de plusieurs siècles, les pierres et les arbres anciens qui entourent des sanctuaires oubliés, ainsi que les fleurs et herbes sauvages qui s’épanouissent brièvement près de sa maison. À travers ces séries, l’artiste invite le spectateur à affronter le passage implacable du temps et à contempler la beauté non pas comme quelque chose de figé, mais comme quelque chose qui se révèle dans le changement.

No. 10, Omoni Akujo, 2018 © Kenro Izu, Courtesy of Howard Greenberg Gallery, New York
No. 50, Masukami, 2018 © Kenro Izu, Courtesy of Howard Greenberg Gallery, New York
No. 33, Koomote, 2023 © Kenro Izu, Courtesy of Howard Greenberg Gallery, New York

« L’art et la vie sont étroitement liés pour moi, et mes réflexions se tournent souvent vers la notion de beauté telle qu’elle est comprise dans les contextes occidental et japonais », explique Izu. « Les rencontres avec les masques Nô ont éveillé en moi une profonde curiosité pour leurs expressions humaines. Leur regard semblait pénétrer l’être intérieur, me rappelant qu’observer, c’est aussi être observé. » Sculptés au 14ᵉ siècle, ces masques portent des expressions qui se transforment en fonction du regard du spectateur — à la fois solennelles et tendres, puissantes et mélancoliques — et incarnent la profondeur émotionnelle de la tradition théâtrale dont ils sont issus.

De là, l’intérêt d’Izu s’est porté sur les paysages où le Nô est né. Dans les forêts denses qui entourent les sanctuaires shintoïstes, il a photographié des pierres drapées de cordes sacrées et de grands arbres enveloppés de bandes cérémonielles. « J’ai été particulièrement attiré par les forêts de sanctuaires, où les arbres sacrés, les rochers et les bois denses chargés de spiritualité évoquent un sentiment d’intemporalité », se souvient-il. Ces images, riches en textures et en atmosphères, parlent moins des objets eux-mêmes que des forces invisibles qu’ils renferment — des siècles de rituels, de mémoire et de vénération inscrits dans leur présence.

No. 25, Kuya fall, 2023 © Kenro Izu, Courtesy of Howard Greenberg Gallery, New York
No. 24, Iwakura, 2023 © Kenro Izu, Courtesy of Howard Greenberg Gallery, New York
No. 34, Hanase, 2023 © Kenro Izu, Courtesy of Howard Greenberg Gallery, New York

Pendant la pandémie mondiale, lorsque les voyages étaient impossibles, la pratique d’Izu s’est à nouveau recentrée. Chez lui, il a commencé à composer des arrangements floraux saisonniers dans des vases en argile façonnés à la main, photographiant leur brève floraison et leur inévitable déclin. « La beauté fugace de leur épanouissement et de leur disparition, souvent inaperçue, a profondément résonné en moi », confie-t-il. Ces natures mortes, réalisées en tirages au platine-palladium et en gélatino-argentique, révèlent la poésie silencieuse de la vie quotidienne — un pétale tombé, une feuille fanée — et rappellent que l’impermanence n’est pas à craindre, mais à chérir.

Chaque tirage est une œuvre unique en soi. Montées sur des feuilles d’argent antiques provenant d’anciens paravents et encadrées de fragments de tissus de kimono anciens, ces œuvres sont à la fois des photographies et des artefacts façonnés — des manifestations physiques du continuum historique qu’elles représentent.

Né à Osaka en 1949 et installé à New York depuis le début des années 1970, Kenro Izu a consacré une grande partie de sa carrière à photographier des lieux sacrés à travers le monde. À la fin des années 1970, il s’est rendu en Égypte pour photographier les temples de Louxor et de Karnak avec une chambre photographique 14 x 20 — une expérience qui a redéfini son parcours artistique. Cette rencontre avec des ruines anciennes, où l’histoire semble respirer à travers la pierre, a marqué le début d’une quête de toute une vie pour capturer des lieux imprégnés de résonance spirituelle. Au fil des décennies, Izu a ensuite voyagé à travers l’Asie et l’Europe, réalisant des séries sur des sites sacrés au Bhoutan, au Cambodge, en Inde ou encore en Italie. Chaque projet reflète la même approche contemplative : une photographie lente et délibérée, fondée sur la patience et le respect du sujet.

No. 29, Dalia, 2020 © Kenro Izu, Courtesy of Howard Greenberg Gallery, New York
No. 28, Yugao, 2024 © Kenro Izu, Courtesy of Howard Greenberg Gallery, New York
No. 56, Wisteria, 2024 © Kenro Izu, Courtesy of Howard Greenberg Gallery, New York

Aussi, son engagement humanitaire dépasse le cadre de l’art. En 1995, Izu a fondé Friends Without a Border, une organisation à but non lucratif qui a construit et soutenu des hôpitaux offrant des soins médicaux gratuits aux enfants du Cambodge et du Laos. Cette dimension philanthropique reflète une certaine éthique de photographe, une croyance profonde dans les liens durables entre les êtres, les cultures et les histoires.

Aujourd’hui, avec Mono no Aware, Kenro Izu condense 50 années de regard en une méditation sur ce que signifie voir — et laisser aller. Ses images n’essaient pas de suspendre le temps. Elles en honorent au contraire le passage, révélant la beauté dans l’instant qui précède sa disparition.

« Mono no Aware », de Kenro Izu, est exposé à la Howard Greenberg Gallery de New York jusqu’au 22 novembre 2025. Le livre éponyme est disponible chez Nazraeli Press au prix de 85 $.

Vous avez perdu la vue.
Ne ratez rien du meilleur des arts visuels. Abonnez vous pour 7€ par mois ou 84€ 70€ par an.