Kikuji Kawada, cartographe de l’invisible

À 92 ans, le photographe japonais Kikuji Kawada fait son retour à Arles avec une exposition dense et sensible, présentée à l’espace Vague. Intitulée « Endless Map – Invisible », elle explore plus de soixante ans de création. Une traversée du visible et de ses failles, orchestrée avec délicatesse.

À première vue, on pourrait être tenté de penser que les photographies de Kikuji Kawada recourent à l’abstraction comme à un artifice esthétique, sans conviction profonde. En réalité, l’artiste cherche à atteindre tout le contraire : par l’illusion et l’allégorie, il nous encourage à nous intéresser à des événements précis, à des matérialités qu’il perçoit comme distinctes, ou à des problématiques contemporaines.

Cette prise de conscience, obtenue par la métaphore, est à l’œuvre dans l’exposition « Endless Map – Invisible », qui retrace plus de six décennies de création d’un auteur majeur de l’après-guerre, entre mémoire atomique, désastres cosmiques et chaos intérieur. Présentée dans le cadre du programme Arles Associé, cette proposition est coproduite par Kyotographie et Sigma, avec une scénographie pensée comme un écho à la tradition japonaise et à l’architecture sensorielle de l’œuvre.

« Puisque la photographie coupe inévitablement un instant, cela signifie aussi que l’on peut reconstituer le temps à sa guise », dit Kikuji Kawada. « Lorsque différentes strates temporelles se superposent, la psychologie humaine, l’atmosphère d’une époque, l’état d’une société, et même mon propre état mental, tout cela émerge. » Ainsi, rien dans ses images ne semble ancré dans un temps défini. Tout, chez lui, relève de la trace, de l’écho, de l’effacement. À 92 ans, le photographe poursuit son exploration des fantômes de l’histoire, à travers des tirages toujours conçus par lui-même, depuis son studio de Tokyo. « Il a eu le dernier mot sur tout. Ses mains et ses yeux ont touché chaque partie de cette exposition », souligne sa commissaire et collaboratrice de longue date, Sayaka Takahashi.

Drapeau national japonais, 1959-1965, de la série The Map © Kikuji Kawada, avec l’aimable autorisation de PGI
Words Burning Up, 1960-1965, de la série Endless Map © Kikuji Kawada, avec l’aimable autorisation de PGI
Rivière Ohta, Dôme de la bombe atomique, 1959-1965, de la série Endless Map © Kikuji Kawada, avec l’aimable autorisation de PGI
De la série La Dernière Cosmologie © Kikuji Kawada, avec l’aimable autorisation de PGI

Le cœur du parcours repose sur The Map, livre-culte publié en 1965 et aujourd’hui considéré comme l’un des sommets du photobook japonais. Kawada y confronte les ruines d’Hiroshima, les signes de l’occupation américaine et les stigmates invisibles de la défaite du Japon. À rebours du photojournalisme de l’époque, il construit un récit elliptique, où l’image ne montre jamais frontalement, mais suggère. La photographie devient fragment, tache, lumière tremblante. « La photographie est pour lui une chose multidimensionnelle. Il n’a jamais utilisé de titres comme “Hiroshima”, mais quelque chose d’abstrait, comme The Map, pour évoquer des couches de sens plus profondes », confie Sayaka Takahashi. Kikuji Kawada, lui, précise: « Je ne commence pas avec un titre ou un thème en tête. Puis, soudain, de manière inattendue, quelque chose, non pas de façon logique, mais intuitive, surgit de nulle part. C’est comme ça que ça marche. Et pour capturer ces instants inattendus et soudains, il faut des prises de vue quotidiennes et une attention particulière à la lumière du jour. Je crois que c’est la seule façon de procéder. »

La série, revisitée récemment par l’artiste sous le titre « Endless Map », donne son nom à l’exposition. Face à ses négatifs rescannés, Kawada a perçu un changement de lumière, une mutation perceptive. « La chambre noire est devenue chambre claire », dit-il. De nouvelles images sont nées, imprégnées d’abstraction, de silence et de matière. À Arles, ces photographies sont exposées à plat, dans une grande structure carrée, entre tradition du tokonoma et architecture ouverte.

Photographe, mais aussi éditeur, Kawada a toujours envisagé le livre comme un espace de création à part entière. Avant de se consacrer à l’image, il travaillait chez Iwanami Shoten, maison d’édition emblématique au Japon. Cette culture de la forme, du rythme, du texte et de l’image irrigue toute son œuvre. « Sa sélection de mots est comme un cadrage photographique », observe Sayaka Takahashi. « Il sait associer image et texte d’une manière profonde, poétique, précise. »

De la série The Map / Visions de l’Invisible © Kikuji Kawada, avec l’aimable autorisation de PGI
De la série Vortex © Kikuji Kawada, avec l’aimable autorisation de PGI
Helio-spot et un hélicoptère, Tokyo, 1990, de la série La Dernière Cosmologie © Kikuji Kawada, avec l’aimable autorisation de PGI

D’autres séries complètent l’exposition à Arles, comme « The Last Cosmology », vaste méditation sur le ciel comme lieu de pressentiment. Des nuages denses, des éclipses, des halos troublants évoquent les tremblements d’un monde en bascule. Sayaka Takahashi raconte : « En 2001, il a photographié un étrange coucher de soleil. Quelques heures plus tard, les tours du World Trade Center s’effondraient. Il ne l’attendait pas, mais il a perçu quelque chose d’inhabituel dans le ciel. » Entre observation et intuition, sa photographie capte l’avant du désastre, ce que le visible peine à formuler.

A côté, « Los Caprichos », inspirée de Goya, Kawada poursuit sa critique du monde moderne. Commencée dans les années 1970, la série explore les architectures mentales d’un Japon en pleine croissance économique. Grilles, cages, prisons visuelles composent une géométrie de l’enfermement. « Si je devais la renommer aujourd’hui, ce serait “Endless Map, Unfinished, Continue” », affirme le photographe. Une œuvre en expansion, traversée par la peur et le chaos. Enfin, « Vortex » marque une plongée dans l’abstraction contemporaine. Issu de ses publications quotidiennes sur Instagram, ce travail traduit le vertige du numérique, la perte de repères, le tourbillon des formes. « Il est présent sur Instagram tous les jours, mais pas comme les jeunes. Ses publications sont poétiques, publiées quotidiennement, profondément ancrées dans l’histoire de la photographie », dit Sayaka Takahashi.

De la série Los Caprichos © Kikuji Kawada, avec l’aimable autorisation de PGI
De la série Vortex © Kikuji Kawada, avec l’aimable autorisation de PGI
De la série Los Caprichos © Kikuji Kawada, avec l’aimable autorisation de PGI
De la série Vortex © Kikuji Kawada, avec l’aimable autorisation de PGI

L’angoisse obsessionnelle de Kawada face à un avenir apocalyptique, nourrie par une profonde compassion envers l’humanité, trouve ses racines dans son enfance : « Je suis né au début de l’ère Showa. J’ai vécu une grande guerre pendant mon enfance, puis j’ai vécu une période de reconstruction et de croissance, et maintenant j’approche lentement du crépuscule de la vie. À travers mes photographies, la cosmologie est une illusion du firmament, qui englobe à la fois la réalité d’une époque et celle d’un cœur en mutation. »

Expressives et complexes, les photographies de Kawada offrent une vision globale d’un monde en mouvement – un mouvement, avant tout, d’émotions. Célèbre au Japon, aux côtés d’Eikoh Hosoe, Daido Moriyama et Nobuyoshi Araki, Kikuji Kawada bénéficie enfin d’une certaine reconnaissance au-delà des frontières de son pays. Il convient de noter qu’une autre de ses séries, « Last Things », fait allusion au livre de Paul Auster, In the Country of Last Things, soulignant l’obsession de Kawada pour un futur dystopique peuplé d’âmes perdues. Kawada évoque également l’univers de l’artiste Chris Marker et son célèbre roman photo La Jetée.

Si les images empiriques de Kikuji Kaxada ne traduisent pas directement sa réflexion intellectuelle sur l’avenir de notre civilisation, elles se prêtent à l’interprétation. Les bras tendus, une femme flotte dans une eau en partie claire et bleue, en partie trouble et boueuse ; ses yeux sont fermés, ses traits détendus – impossible de dire si elle est attirée vers l’obscurité ou portée par le bonheur et la liberté.

11 septembre 2013, Tokyo, 1990, de la série The Last Cosmology © Kikuji Kawada, avec l’aimable autorisation de PGI

« Endless Map – Invisible », de Kikuji Kawada est à voir jusqu’au 3 octobre 2025 à Vague, 14 Rue de Grille, à Arles.

Vous avez perdu la vue.
Ne ratez rien du meilleur des arts visuels. Abonnez vous pour 7€ par mois ou 84€ 70€ par an.