Kourtney Roy et son éternelle quête entre deux mondes

Avec ses séries « The Tourist » et « Last Paradise », la photographe et réalisatrice continue ses déambulations excentriques dans ses mondes parallèles qu’elle façonne entre humour et ennui, tension et suspense, éclats d’artifice et glamour kitsch. Rencontre.

Réalité et fiction ne cessent de se confondre dans l’œuvre de Kourtney Roy. Un pur terrain de jeu qu’elle s’amuse à explorer, décomposer, détourner, réinterroger. Cette année, la photographe et réalisatrice canadienne, installée à Paris depuis 20 ans, cumule les actualités entre sa série « The Tourist », exposée aux Rencontres d’Arles, et celle de « Last Paradise », Prix Swiss Life à 4 mains avec Mathias Delplanque

Chez Kourtney Roy, les idées naissent souvent de ses envies. « J’aime les mondes imaginaires. J’éprouve du plaisir à y vivre et à y jouer des rôles, même si je ne suis pas comédienne. », explique-t-elle. « J’aime les personnages que j’incarne dans mes photographies. Ce fut aussi très vite un choix artistique pour ne pas m’approprier les histoires des autres. Aujourd’hui, je ne fais quasiment plus de moodboards et je n’ai pas de fil conducteur. Je vais là où je veux aller, avec une idée en tête. Je fais ensuite confiance à mon subconscient. Je ne force rien, je sais que l’idée va venir. En allant sur le lieu qui m’inspire, tout se concrétise. »

The Tourist © Kourtney Roy
The Last Paradise © Kourtney Roy pour le Prix Swiss Life à 4 mains
The Last Paradise © Kourtney ROy pour le Prix Swiss Life à 4 mains
The Last Paradise © Kourtney Roy pour le Prix Swiss Life à 4 mains

Souvenirs artificiels

L’autoportrait et l’autodérision, le nihilisme et les faux-semblants, le pastiche et le postiche, l’étrange et le bizarre, le glam et les paillettes sont de toutes ses images. Le tout concocté dans une esthétique léchée et cinématographique où les couleurs vives s’imposent. Les deux séries réunissent tous les ingrédients de la marque de fabrique de cette polyglotte. 

Avec « The Tourist », direction Cancún et Miami pour une virée dans les clichés des vacances. L’ironie, le faux et le mauvais goût s’invitent ici au bord des piscines des hôtels et sur les plages de sable fin dévoré par les algues. Au programme : bronzage à haute dose, bikinis en faux léopards, perruques choucroutées, faux ongles XXL, faux bijoux, corps luisants et bodybuildés, ice cream dégoulinants, cocktails à la paille, clopes au bec et tuba… 

Certaines images renvoient d’emblée à Magda, le personnage de Lin Shaye dans Mary à tout prix, adepte de la picole, le corps grillé par le soleil et son miroir réfléchissant en papier d’alu. D’autres évoquent de manière outrancière et exacerbée la jet set capturée par Slim Aarons. « J’avais envie de vacances un peu vulgaires. Cela me faisait rire de surjouer tous ces clichés. J’ai vu des gens le faire mille fois mieux que moi de manière sérieuse. Je leur rends hommage. J’ai tout de suite pensé au spring break à Cancún et à Miami pour son côté très plastique. » 

Entre coquillages et crustacés, même les bouées en flamant rose et les étoiles de mer tentent de s’arracher le premier rôle. Tout est là donc, sauf le sourire de cette touriste et de ses compagnon(ne)s. Un triste monde, où les apparences imposent leur règne, préférant exhiber le souvenir factice des vacances que de profiter du plaisir en temps réel.

The Tourist © Kourtney Roy
The Last Paradise © Kourtney Roy pour le Prix Swiss Life à 4 mains
The Last Paradise © Kourtney Roy pour le Prix Swiss Life à 4 mains
The Last Paradise © Kourtney Roy pour le Prix Swiss Life à 4 mains

« C’est la première fois que je travaille avec autant de modèles. », souligne-t-elle. Cette série, conçue avant la pandémie et publiée dans un recueil aux éditions André Frères en 2020, revient à l’honneur pour les Rencontres d’Arles où elle s’y rend chaque année. « Ce rendez-vous est l’occasion pour moi de revoir des potes, autrement impossible ailleurs. »

Odyssée visuelle et sonore

Avec « Last Paradise », direction Rimini, petite cité balnéaire italienne sise sur la côte adriatique, pour un séjour troublant et fantomatique, hors saison. Kourtney Roy collabore ici avec le compositeur Mathias Delplanque pour un road trip imaginaire entre image et son, lauréat du Prix Swiss Life à 4 mains. « Je voulais un endroit un peu kitsch, où il ne fait pas trop moche en février. Il m’a parlé de Rimini à travers ses concerts. J’y suis allée en 2021, pour deux jours. La ville est un peu rétro, avec des couleurs pastel, des bars, des kiosques. C’était parfait ! » 

Elle incarne ici une femme fantasque, toujours flanquée de perruques et de robes vintage stylisées, qui vaque à des occupations aussi étranges que bizarres. Ses mises en scène de bord de plage, de rues et d’architectures délabrées sont vidées de toute présence humaine. Telle la dernière femme sur Terre, perdue dans un espace-temps. Telle une géante qui surplombe un lieu désolé, rejouant autrement L’attaque de la femme de 50 pieds. « J’ai contacté les propriétaires pour prendre des photos dans ce parc d’attractions. Ils ont été très généreux, l’ont ouvert pour moi et m’ont prêté un chariot pour mes accessoires. Je me suis baladée pendant deux jours dans les miniatures avec ma perruque. »

The Tourist © Kourtney Roy
The Tourist © Kourtney Roy
The Tourist © Kourtney Roy
The Tourist © Kourtney Roy

Si elle continue de témoigner de son amour pour les paysages urbains de Stephen Shore, l’imaginaire de David Lynch et l’humour fantasmagorique en papier glacé de Guy Bourdin, elle puise également son inspiration chez Luigi Ghirri. « Il a pris de nombreuses photographies à Rimini, avec ces places vides et les jouets d’enfants oubliés. J’aime ces deux séries, car elles s’opposent. Cancún et Miami sont extravagantes, Rimini est désuète. Les ambiances sont différentes. Tout devient très intéressant pour moi. »

La partition de Mathias Delplanque consolide l’atmosphère pleine d’humour et de suspense, entre surréalisme et mélancolie. Le compositeur, né à Ouagadougou et installé à Nantes, crée un espace sonore qui mêle synthétiseurs vintage « made in Rimini » des années 1970, musiques de giallo et de séries Z, easy listening et disco baléarique. « J’avais déjà travaillé avec lui pour concevoir la musique d’un film court qui n’est pas sorti. Quand j’ai pris connaissance du Prix Swiss Life à 4 mains, je me suis demandé avec qui j’avais envie travailler. Mathias était l’évidence. Son travail est expérimental. Il peut imaginer des variations et des univers très différents. Il a son style, mais sait s’adapter. Ce fut un vrai travail collaboratif à Rimini. C’était génial ! »

De l’image fixe au mouvement

Le duo nous transporte ainsi dans un ultime ailleurs, où tout semble à la fois possible et vain. À l’instar des précédentes éditions, les lauréats bénéficient d’une belle visibilité au cœur d’un parcours d’exposition à Paris et en région. Après les Rencontres d’Arles l’année dernière, tous deux ont fait escale au Jeu de Paume à Paris, à la Villa Pérochon à Niort et au festival Art Rock à Saint-Brieuc, pour une première performance live, avant de terminer le périple au Jeu de Paume à Tours. Un beau livre photographique doublé d’un vinyle 45 tours est également paru aux éditions Filigranes.

The Last Paradise © Kourtney Roy pour le Prix Swiss Life à 4 mains

Si Kourtney Roy maîtrise l’image fixe, elle sait aussi jouer avec celle en mouvement. En 2024, elle signe son premier long-métrage, Kryptic, présenté au festival SXSW à Austin. « Mon désir de réalisation est présent depuis longtemps. J’adore le cinéma, j’ai appris en autodidacte en commençant par des courts métrages. Pour ce film, j’ai travaillé avec Paul Bromley, un ami anglais. Il m’a contacté pour écrire un scénario basé sur mon travail. Je ne savais pas que cela me prendrait cinq ans de ma vie. » Aujourd’hui, elle réfléchit à son deuxième long. « C’est encore en réflexion, mais ce sera l’histoire d’une serial killer à Paris, une artiste ratée qui tue ses ennemis en réalisant des mauvaises video art avec ses meurtres. », résume-t-elle en riant.

Son agenda est encore bien rempli, avec notamment la deuxième partie de sa résidence à Naples, puisant dans l’énergie et le mouvement de cette ville italienne. Un solo show est prévu avec la galerie des Filles du Calvaire à Paris Photo en novembre prochain. Kourtney Roy enchaîne ainsi sans temps mort ses autofictions qui ne cessent de se renouveler. 

Expositions « The Tourist » aux Rencontres d’Arles à l’Ancien collège Mistral du 7 juillet au 5 octobre 2025 et « Last Paradise » au Jeu de Paume au Château de Tours du 20 juin au 20 septembre 2025.

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