La beauté et le prix du monde selon Edward Burtynsky

À New York, deux expositions du photographe canadien révèlent la transformation de la planète sous la pression humaine. Des glaciers en recul aux projets de reforestation, ses photographies monumentales montrent un monde en mutation, entre fascination et inquiétude.

À l’International Center of Photography (ICP) et à la Howard Greenberg Gallery, les séries d’Edward Burtynsky, intitulées The Great Acceleration et Natural Commodities se répondent comme deux chapitres d’un même récit visuel, et trouvent une respiration poétique face aux problématiques qu’elles soulèvent. Ainsi est-on invité à regarder autrement ce monde façonné par nos mains — et par nos choix.

La première, « The Great Acceleration », organisée par David Campany, constitue la première rétrospective institutionnelle consacrée à Edward Burtynsky à New York depuis plus de 20 ans. Elle réunit plus de 70 œuvres emblématiques, certaines inédites, et trois immenses murales, organisées selon des thèmes plutôt que de façon chronologique : des extractions minières, des exploitations pétrolières, des infrastructures massives et des portraits de travailleurs, y compris des images précoces des années 1980. Burtynsky parle de ses photographies comme de « tests de Rorschach », confiant que chacune ouvre davantage sur le regardeur que sur lui-même. Son travail, à la fois sublime et dérangeant, suggère que « l’ICP a longtemps défendu la “photographie engagée”, qui informe et suscite l’action », une vision partagée par l’artiste.

Coast Mountains #20, Monarch Ice Cap, British Columbia, Canada, 2023 © Edward Burtynsky, avec l’autorisation de la Howard Greenberg Gallery
Echo Bay #1, Lake Mead, Nevada, USA, 2023 © Edward Burtynsky, avec l’autorisation de la Howard Greenberg Gallery
Erosion Control #11, Burdur, Türkiye, 2022 © Edward Burtynsky, avec l’autorisation de la Howard Greenberg Gallery

À quelques stations de métro, « Natural Commodities », à la Howard Greenberg Gallery, rassemble des images réalisées entre 2022 et 2024. La série illustre un « continuum  — des écosystèmes vierges aux terrains façonnés par les besoins humains ». Les paysages naturels — forêts humides de l’État de Washington, glaciers en recul, bassins miniers au cobalt en République démocratique du Congo — sont montrés dans leur dualité fragile : beauté intacte, transformations irréversibles. Par exemple, l’image Dry Tailings #1 (Kolwezi, RDC, 2024) capture un amas de résidus miniers, couches oranges et ocres, rappelant que « 70 % du cobalt mondial est extrait en RDC ».

Les séries incluent aussi des images de paysages nord-américains fragilisés : Coast Mountains #20 (Monarch Ice Cap, Colombie-Britannique, 2023) montre la blancheur lacérée d’un glacier en retrait, tandis que Echo Bay #1 (Lake Mead, Nevada, 2023) documente les traces laissées par la baisse historique des eaux. Ces œuvres fonctionnent comme des archives visuelles autant que comme des avertissements. « Mes filles ne verront pas le même monde que celui que j’ai connu dans ma vie », confie Burtynsky. « Ces photographies témoignent d’un changement déjà en cours — irréversible dans certains cas — et nous invitent à réfléchir à l’héritage que nous laisserons. »

Dry Tailings #1, Kolwezi, Democratic Republic of the Congo, 2024 © Edward Burtynsky, avec l’autorisation de la Howard Greenberg Gallery
Copper Ore Yards #1, Kamoa Kakula, Democratic Republic of the Congo, 2024 © Edward Burtynsky, avec l’autorisation de la Howard Greenberg Gallery
Çayırhan Coal Mine Tailings #1, Nallıhan District, Ankara Province, Central Anatolia, Türkiye, 2022 © Edward Burtynsky, avec l’autorisation de la Howard Greenberg Gallery
Tailings Pond #1, Kamoa Kakula, Democratic Republic of the Congo, 2024 © Edward Burtynsky, avec l’autorisation de la Howard Greenberg Gallery

Les deux expositions s’organisent comme des variations complémentaires : à l’ICP, la traversée d’un travail de 45 ans, porté par une exigence critique et une ampleur panoramique ; à la Howard Greenberg Gallery, un zoom sur des images récentes, denses et viscérales, rappelant la course à la transition énergétique mondiale.

Les scénographies forment des itinéraires visuels et moraux. Les murs de l’ICP offrent une immersion multiforme — panoramas monumentaux, figures isolées, chronologie artistique — où chaque image conserve « égalité de valeur dans la luminosité et l’espace », selon le photographe. À la Howard Greenberg, l’ordre resserré invite à une contemplation singulière, à la découverte de détails chargés d’enjeux globaux.

L’usage du drone, combiné à un assemblage minutieux d’images, produit des panoramas d’une densité vertigineuse. Chaque détail — veines du sol, lignes d’érosion, reflets de l’eau — devient lisible comme un texte, racontant l’histoire d’un lieu et des forces qui l’ont façonné. Ce regard à la fois analytique et esthétique, Burtynsky le déploie depuis plus de 40 ans, et c’est ce qui fait de lui un artiste très reconnu – son travail figure aujourd’hui dans plus de 80 collections muséales majeures, du MoMA de New York à la Tate Modern de Londres.

Rainforest #3, Olympic National Park, Washington, USA, 2024 © Edward Burtynsky, avec l’autorisation de la Howard Greenberg Gallery
Rainforest #4, Olympic National Park, Washington, USA, 2024 © Edward Burtynsky, avec l’autorisation de la Howard Greenberg Gallery

Dans le travail Burtynsky, le spectateur est confronté à une tension : la beauté saisissante d’un monde en transformation et le coût invisible de cette métamorphose, avec la franchise du documentaire et la délicatesse de la poésie. Il nous rappelle ainsi que ces photographies nous offrent l’occasion d’« apprécier la sublimité qui persiste dans le paysage, tout en approfondissant la compréhension des défis qui se dressent aujourd’hui ».

« The Great Acceleration » est présentée à l’International Center of Photography de New York jusqu’au 28 septembre 2025. « Natural Commodities » est à voir à la Howard Greenberg Gallery jusqu’au 20 septembre 2025. 

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