La vie intérieure des plateaux de cinéma
« Ceci est un journal visuel de mes 35 ans de carrière comme cheffe décoratrice de cinéma », écrit Lauri Gaffin dans Moving Still. Le livre se déploie comme un ensemble d’images où le cinéma, la photographie et la vie intérieure entrent en résonance.
By Guénola Pellen.
Photos by Lauri Gaffin.
Moving Still se présente à la fois comme une archive professionnelle et comme un récit profondément personnel. Pendant plus de 30 ans, Lauri Gaffin a photographié les plateaux de tournage tout en les façonnant, observant le cinéma de l’intérieur de sa propre machinerie.
« La photographie est mon langage, c’est là que ma vie intérieure trouve sa forme », écrit-elle. Ces images habitent un espace intermédiaire, entre l’action et son retombé.
Comme le souligne dans la préface du livre Britt Salvesen, conservatrice et directrice du département photographie du LACMA, les décors de cinéma sont conçus pour disparaître, ne survivant que par l’image. Les photographies de Lauri Gaffin s’opposent à cet effacement. Elles conservent des moments qui n’étaient pas destinés à durer : un test lumière, une pause entre deux prises, une structure construite pour être détruite.
D’Iron Man à Captain Marvel, la photographe a travaillé sur des films qui ont profondément marqué la culture visuelle contemporaine. Pourtant, son appareil ne cherche presque jamais le spectaculaire. Il s’attarde sur des paysages vides, des figures isolées, des accessoires en attente de leur entrée en scène. Le drame ne réside pas dans l’action, mais dans sa suspension.
Dans Fargo, elle photographie les paysages austères du Midwest et l’immobilité humaine qui les traverse. La neige, les intérieurs modestes, les objets soigneusement choisis participent tous à ce qu’elle décrit comme une quête de « beauté, d’émotion, de clarté, de vérité ». Le décor devient alors un espace psychologique, aussi expressif que les personnages qui l’habitent.
Sur des productions de grande ampleur comme Iron Man, Lauri Gaffin documente le paradoxe du cinéma à grand spectacle. Des décors monumentaux, des technologies avancées et des récits mythiques coexistent avec la vulnérabilité et l’improvisation. Un village fabriqué de toutes pièces, une grotte emportée par le vent, une structure reconstruite en urgence : ces images révèlent discrètement la fragilité qui se cache derrière la grandeur cinématographique.
Tout au long de Moving Still, la présence humaine reste souvent indirecte. Les membres de l’équipe se reposent, attendent, se concentrent, juste en dehors du champ de l’action. Selon Britt Salvesen, l’une des grandes qualités de Lauri Gaffin réside dans sa capacité à « savoir à quoi ressemblera un décor à l’image ». Ses photographies révèlent ce savoir comme une intuition plus que comme une technique.
La nature apparaît de manière récurrente, tantôt comme décor, tantôt comme contrepoint. Déserts, lacs gelés, paysages volcaniques : ces environnements dépassent les architectures temporaires que l’on érige en leur sein. Lauri Gaffin photographie la lumière, la poussière, le vent et le silence avec la même attention que les meubles ou les accessoires. Le monde, au-delà du cinéma, affirme doucement sa présence.
Le fil émotionnel du projet chemine parallèlement à la vie professionnelle de l’artiste. Sans mise en scène ni artifice, les images portent le poids du temps, des responsabilités et de l’endurance. « Les photos ont toujours été ma mémoire — sans elles, ma vie m’aurait semblé moins réelle », écrit-elle. La photographie devient une manière de rester ancrée dans un univers en mouvement perpétuel.
En définitive, Moving Still n’est pas un simple récit des coulisses du cinéma, mais une méditation sur le fait de créer, d’observer et de laisser partir. Ces images n’expliquent pas le cinéma, elles le ralentissent. Ce faisant, Lauri Gaffin offre une perspective rare : celle de quelqu’un qui construit des mondes pour que d’autres les habitent, tout en conservant, en silence, sa propre trace.
Moving Still – A Cinematic Life Frame-by-Frame de Lauri Gaffin est publié aux éditions Damiani au prix de 50 €.